Condamnation inédite à Paris
Trente ans de réclusion: le tribunal criminel spécialisé de Paris a tranché, déclarant l’ex-chef rebelle Roger Lumbala coupable de complicité de crimes contre l’humanité commis en Ituri et au Nord-Kivu entre 2002 et 2003.
La peine, inférieure à la perpétuité requise par le parquet, sanctionne son rôle d’ordonnateur, d’aide ou d’encourageant des atrocités de l’opération « Effacer le tableau », considérée par l’ONU comme une campagne méthodique de terreur.
Ce qu’il faut retenir: un ancien ministre congolais est jugé hors de ses frontières grâce au principe de compétence universelle, et la justice française confirme sa volonté de traiter des crimes internationaux quand les juridictions locales restent empêchées.
Compétence universelle, un jalon africain
Le dossier marque la première application en France de la compétence universelle pour des faits survenus lors de la Seconde Guerre du Congo, conflit ayant laissé des millions de morts et plusieurs provinces sous l’emprise de groupes armés.
Le tribunal criminel, créé en 2019 pour juger les crimes les plus graves, s’est appuyé sur le témoignage de soixante-cinq survivants, experts et enquêteurs qui ont revisité, deux décennies plus tard, les plaies ouvertes de l’est de la RDC.
La mécanique de l’opération « Effacer le tableau »
Entre septembre 2002 et janvier 2003, les combattants du RCD-N ont ciblé les communautés Nande et Bambuti, accusées d’appui à une milice rivale. Violences sexuelles, esclavage, mutilations et exécutions ont accompagné le pillage systématique du coltan et des diamants.
L’ONU, dépêchant une équipe d’enquête, avait décrit une stratégie préméditée utilisant « pillage, viol et exécutions sommaires comme outils de guerre », un constat désormais entériné par un jugement définitif, sous réserve d’un éventuel appel.
La défense dénonce un procès politique
Absent durant l’essentiel des audiences, Roger Lumbala a jugé la France incompétente et a révoqué ses avocats avant d’en désigner de nouveaux. Ses conseils qualifient la peine d’excessive et réclament son extradition vers Kinshasa, pointant un « acharnement ».
Me Tshibangu Kalala, cité lors de l’audience, a rappelé le récent procès intenté devant la Haute Cour militaire contre l’ancien président Joseph Kabila pour illustrer, selon lui, la capacité de la justice congolaise à statuer sur de tels crimes.
Une mosaïque d’ONG en soutien aux victimes
Cinq organisations, dont Trial International et la Clooney Foundation for Justice, ont mutualisé expertise juridique et accompagnement psychosocial pour faciliter la participation des survivants. « La vérité compte », ont martelé David Karamay Kasereka et Pisco Sirikivuya Paluku après l’énoncé du jugement.
Pour Xavier Macky, de Justice Plus, la décision envoie « un signal fort » à tous les chefs de guerre encore actifs: l’impunité n’est plus garantie, même hors du territoire congolais. Les ONG voient dans cette action un modèle duplicable par d’autres états.
Paris, nouveau pôle de justice internationale ?
Ce procès s’ajoute aux affaires liées au génocide rwandais et aux crimes en Syrie déjà jugées sous compétence universelle à Paris. Le parquet national antiterroriste, compétent en matière de crimes contre l’humanité, consolide ainsi son portfolio africain.
Dans les couloirs du Palais de justice, un magistrat confie que « la France ne cherche pas à se substituer aux juridictions congolaises, mais à éviter les angles morts d’un système international encore trop lent ». Une coopération renforcée avec Kinshasa reste toutefois souhaitée.
Scénarios : appel, procès civil et mémoire
Roger Lumbala dispose de dix jours pour former appel. S’il saisit la cour, une nouvelle formation devra réexaminer les centaines d’heures d’enregistrement et les kilomètres de pièces. La défense pourrait aussi contester l’interprétation des expertises psychiatriques présentées.
En juin 2026, la chambre civile du tribunal de Paris se penchera sur les réparations financières réclamées par les survivants. Au-delà de l’aspect symbolique, les victimes espèrent des compensations susceptibles de financer soins, scolarité et réinsertion communautaire.
Sur le terrain, les organisations locales envisagent des programmes de mémoire afin d’inscrire le verdict dans l’histoire collective. Monuments, expositions itinérantes et supports pédagogiques pourraient servir de relais pour raconter les traumatismes aux jeunes générations de l’Ituri.
Et après ? Vers une justice plus partenariale
Kinshasa a renforcé ces dernières années ses unités mixtes parrainées par la MONUSCO, mais manque encore de moyens logistiques. Le verdict Lumbala pourrait ouvrir un dialogue sur la création de chambres spécialisées inspirées du modèle centrafricain soutenu par l’Union africaine.
Pour les investisseurs observant le potentiel minier congolais, la montée en puissance d’une justice crédible est aussi un signal de stabilisation. Les diplomates espèrent que la sanction infligée à un acteur politique de premier plan dissuadera les velléités de prédation future.
Le procès de Paris ne met pas fin aux violences dans l’est de la RDC, mais il rappelle que le temps n’efface pas la trace d’un crime. Dans une région où la paix reste fragile, chaque pas vers la vérité compte.
Le point juridique de la compétence universelle
Le code de procédure pénale français permet, depuis la loi de 2010, la poursuite des crimes internationaux commis hors du territoire lorsque l’accusé réside en France. Lumbala y avait été interpellé en décembre 2020.
Si l’appel n’aboutit pas, l’ex-chef rebelle pourra demander un aménagement de peine après vingt années de détention, sous réserve d’un examen médical et d’un bilan de réinsertion, selon les règles pénitentiaires françaises.
