Au-delà des frontières: la fuite vers la Mauritanie
Dans un dispensaire de fortune, la poitrine d’une adolescente malienne de quatorze ans se soulevait à peine sous la chaleur poussiéreuse. Les soignants improvisaient une perfusion, tandis que le moniteur cardiaque s’affolait.
Sa famille, arrivée exténuée à la frontière mauritanienne après trois jours de marche et de caches dans les buissons, raconte qu’elle a été violée par des « hommes blancs » armés, identifiés comme combattants d’Africa Corps.
Les assaillants auraient contraint parents et voisins à assister à la décapitation d’un oncle avant d’entraîner l’adolescente sous la toile d’une tente, pendant qu’une peur muette paralysait le reste du campement.
Quand la jeune fille s’est effondrée à l’arrivée, une équipe de Médecins sans frontières l’a prise en charge gratuitement, après qu’un journaliste eut conduit la famille vers la structure la plus proche.
Africa Corps, l’héritage de Wagner
Depuis que le ministère russe de la Défense a remplacé la société paramilitaire Wagner par Africa Corps, la présence d’instructeurs étrangers dans le centre du Mali s’est institutionnalisée tout en restant enveloppée de zones d’ombre.
Le gouvernement malien affirme que ces partenaires contribuent à la lutte contre le terrorisme, tandis que des ONG documentent des témoignages faisant état d’exécutions sommaires, d’enlèvements et de violences sexuelles imputées à certains de leurs contingents.
Les rescapés, souvent analphabètes et déplacés, décrivent des hommes blancs en treillis, parlant russe, opérant de concert avec des unités maliennes lors de ratissages contre les groupes jihadistes JNIM affiliés à Al-Qaïda.
Moscou n’a pas répondu aux questions de la presse internationale, tandis qu’une agence proche du Kremlin a qualifié ces enquêtes de « fausses nouvelles », sans toutefois fournir de contre-enquête indépendante.
Un tabou qui tue: le poids du silence
Au Sahel, la violence sexuelle demeure entourée d’un double interdit social et religieux qui empêche les survivantes de consulter précocement, compliquant la prise d’antibiotiques et le soutien psychologique pourtant déterminants dans les quarante-huit premières heures.
À Mopti, une responsable de centre de santé féminin dit avoir soigné vingt-huit femmes violées par des combattants JNIM durant les six derniers mois, un chiffre modeste qu’elle estime très en deçà de la réalité.
Mirjam Molenaar, cheffe d’équipe médicale pour MSF, compare: « En RD Congo, les patientes arrivaient en masse. Ici, elles portent le traumatisme en silence », observe-t-elle, soulignant les symptômes de stress post-traumatique non traités.
Selon Bethsabee Djoman Elidje, gestionnaire santé des femmes, le nouveau dispensaire de Fassala a déjà reçu trois survivantes en un mois, dont l’adolescente de quatorze ans, preuve d’un phénomène beaucoup plus vaste que les chiffres officiels.
Le défi humanitaire aux portes du Sahara
La région frontalière entre le Mali et la Mauritanie accueille des milliers de nouveaux réfugiés entassés sous des abris de branchages; le camp officiel de Mbera, saturé, ne peut plus absorber les arrivées quotidiennes.
Cet afflux complique la détection et le suivi des victimes de violences sexuelles, puisqu’aucune structure spécialisée n’existe encore hors du camp, obligeant les ONG à improviser des cliniques mobiles dotées de stocks limités.
Le manque de personnel qualifié est criant: la Mauritanie ne compte que six psychiatres pour plus de quatre millions d’habitants, ce qui force les soignants à prioriser les cas les plus graves.
Faute de moyens, beaucoup de familles renoncent aux transports longue distance vers les hôpitaux de Nouakchott; certaines préfèrent garder le secret pour protéger l’honneur, quitte à mettre la santé des victimes en danger.
Impunités et obstacles judiciaires
Depuis le retrait de la mission onusienne MINUSMA en 2023, la documentation indépendante des violations des droits humains au Mali s’est fortement réduite, limitant la capacité des procureurs à rassembler des preuves exploitables.
Les ONG locales, quant à elles, craignent des représailles et manquent de ressources pour assurer protection des témoins, collecte médico-légale et accompagnement judiciaire des survivantes devant les tribunaux maliens.
La République islamique de Mauritanie n’est pas signataire du Statut de Rome; la Cour pénale internationale ne peut donc intervenir qu’à la demande de Bamako ou par renvoi du Conseil de sécurité de l’ONU.
Des juristes interrogés estiment qu’une commission d’enquête mixte, appuyée par l’Union africaine, pourrait constituer un premier pas pragmatique, si les parties obtenaient des garanties de sécurité et un accès libre aux zones concernées.
Et après? briser le cycle de la violence
Les humanitaires plaident pour des fonds dédiés à la santé mentale, la formation de sages-femmes aux kits post-exposition et l’instauration d’espaces sûrs où les femmes puissent parler sans crainte de stigmatisation.
À plus long terme, l’éducation des garçons sur le consentement et la réduction des violences basées sur le genre sont perçues comme des vecteurs essentiels pour enrayer l’usage de la sexualité comme arme de guerre.
Le Mali s’est engagé en 2021 dans un plan d’action national sur la résolution 1325 du Conseil de sécurité, mais sa mise en œuvre reste tributaire d’un financement durable et d’un environnement sécuritaire stabilisé.
Tant que le conflit persiste, les survivantes continueront d’arriver discrètement aux frontières, cherchant soins et justice; leurs voix, mises bout à bout, rappellent l’urgence d’une réponse régionale coordonnée et inclusive.
