Ce qu’il faut retenir
Le gendarme bancaire de la CEMAC frappe fort : dès le 1er janvier 2026, le capital minimum des banques sera porté à 25 milliards de FCFA, soit 45 millions de dollars. Décision historique de la Commission bancaire d’Afrique centrale (COBAC).
Objectif affiché : renforcer la résilience du secteur financier, rapprocher les pratiques sous-régionales des standards internationaux et doper la capacité de crédit pour l’industrialisation et les infrastructures. Une mutation qui redessine le paysage bancaire des six États de la zone.
Un relèvement attendu depuis 15 ans
Le seuil de 10 milliards de FCFA, introduit en 2009, n’avait plus guère de marge face à la croissance des bilans, à l’inflation des risques et à la sophistication des produits financiers.
Depuis 2014, plusieurs rapports de la BEAC tiraient la sonnette d’alarme sur la fragilité de banques très exposées aux chocs pétroliers ou à la volatilité du franc CFA, mais l’harmonisation régionale se faisait attendre.
Le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, explique que le nouveau plan capital s’inspire des réformes menées au Nigéria et en Union économique ouest-africaine, où le relèvement a amélioré la solidité moyenne des établissements.
Enjeux pour les établissements congolais et régionaux
À Brazzaville, les filiales de groupes panafricains disposent déjà de fonds propres confortables ; en revanche, certaines banques à actionnariat local devront mobiliser de nouvelles ressources ou ouvrir leur capital pour respecter l’échéance de 2026.
L’économiste Laurice Serge Eteki Eloundou juge la mesure « salutaire pour la stabilité du système » et souligne qu’une banque mieux capitalisée peut absorber davantage de projets, y compris dans l’agro-industrie et la transition énergétique bas-carbone.
Pour les clients PME, la période transitoire reste cruciale : un resserrement prudentiel trop rapide pourrait réduire l’octroi de crédits si les banques préfèrent geler leurs portefeuilles pour préserver leur ratio de solvabilité.
Du côté des marchés financiers, la perspective de recapitalisations massives est perçue comme une opportunité pour la Bourse de Douala, encore peu liquide, d’accueillir de nouvelles introductions et de dynamiser l’épargne longue régionale.
Recapitalisations, fusions, nouvelles alliances
Selon l’analyste Sébastian Chi, près d’un tiers des établissements de taille moyenne pourraient chercher un adossement stratégique, qu’il s’agisse d’investisseurs institutionnels africains, de banques de développement ou de groupes du Golfe.
L’expérience camerounaise de fusion Afriland/Commercial Bank en 2024 montre que ces opérations peuvent préserver l’emploi et accélérer la digitalisation, à condition que la gouvernance soit renforcée et les synergies clairement identifiées.
Dans la République du Congo, le ministère des Finances assure suivre « de très près » la situation et encourage les établissements locaux à anticiper dès 2025 leurs plans de levée de capital pour éviter toute pression inopportune sur les prêts à l’économie.
Le point éco-juridique du nouveau règlement
Le règlement précise que le capital doit être entièrement libéré et constitué d’actions ordinaires, excluant tout instrument hybride susceptible de fragiliser les buffers de première ligne.
Les établissements non bancaires, notamment les sociétés de crédit-bail et les institutions de microfinance de catégorie un, voient aussi leur exigence portée à 4 milliards de FCFA, renforçant l’idée d’un écosystème financier plus homogène.
Pour les régulateurs nationaux, la supervision se fera désormais sur une base trimestrielle, avec transmission électronique des ratios de capital, afin d’identifier très tôt toute dérive et d’éviter la contagion systémique.
Et après pour l’inclusion financière ?
Les autorités communautaires assurent que le relèvement du capital ne doit pas se traduire par une hausse des coûts pour les usagers, rappelant la priorité donnée à l’inclusion financière et à la bancarisation des zones rurales.
La BEAC prépare, conjointement avec la Banque mondiale, un fonds de garantie régional destiné à sécuriser les prêts aux PME vertes, afin que la hausse des exigences prudentielles ne freine pas l’innovation climatique.
Début 2026, un premier bilan déterminera si l’intégration régionale a gagné en confiance et si le marché a su tourner la contrainte en tremplin vers un système bancaire plus robuste, au service du développement durable de la CEMAC.
Cartographie des impacts sectoriels
Les acteurs pétroliers, historiquement soutenus par des banques spécialisées, pourraient voir leur capacité de financement évoluer : des consortia plus capitalisés seront en mesure de proposer des montages plus longs et des lignes en devises mieux garanties.
Dans les télécoms, secteur à forte intensité de capital, l’amélioration des fonds propres bancaires peut encourager la couverture 4G et fibre dans des zones jusqu’ici délaissées, soutenant la stratégie numérique des gouvernements.
L’agro-business, pilier de la diversification congolais, attend également de bénéficier de lignes de crédit plus longues, adossées à des garanties foncières mieux évaluées grâce à la future agence régionale de notation des risques agricoles.
Banques digitales et fintech
Les fintech régionales, souvent adossées à des comptes de cantonnement bancaires, saluent la réforme : des partenaires plus solides sécuriseront les dépôts des usagers mobiles, condition indispensable pour élargir les services de paiement sans numéraire dans toute la CEMAC.
Cependant, elles alertent sur un risque d’effet taille : si les consolidations bancaires réduisent le nombre d’interlocuteurs, les coûts d’interface pourraient augmenter pour les start-up, d’où l’importance d’un dialogue régulé sur l’open banking.
