Ce qu’il faut retenir
La République centrafricaine entame une campagne éclair pour quatre scrutins simultanés – présidentiel, législatif, municipal et régional – prévus le 28 décembre. Samedi, Bangui a donné le coup d’envoi sous le regard du chef de l’État Faustin Archange Touadéra et de ses principaux rivaux.
Dans un contexte sécuritaire fragile, trois pôles se détachent : la majorité présidentielle, une opposition plurielle en quête d’union, et une population partagée entre attentes sociales fortes et crainte de violences. La communauté internationale suit attentivement le déroulement d’un test majeur pour la stabilité du pays.
Contexte électoral tendu
Le pouvoir a fait adopter, en août, une révision constitutionnelle autorisant le président sortant à briguer un troisième mandat. La Cour constitutionnelle a validé le texte, invoquant la souveraineté populaire, tandis qu’une partie de l’opposition y voit une personnalisation accrue du pouvoir.
Les scrutins seront organisés dans l’ensemble des seize préfectures, malgré la présence résiduelle de groupes armés dans le nord et l’est. Le gouvernement assure que le déploiement progressif des Forces armées centrafricaines, appuyées par la mission onusienne MINUSCA, garantit un accès suffisant aux bureaux de vote.
Cependant, plusieurs partis dénoncent un calendrier resserré qui limite la distribution de cartes d’électeur dans l’arrière-pays. L’Autorité nationale des élections promet des centres mobiles et des équipes mixtes pour acheminer le matériel sous escorte, afin d’éviter la marginalisation des zones rurales.
Forces en présence à Bangui
Au « stade 20 000 places », le Mouvement Cœurs Unis a réuni samedi des milliers de sympathisants vêtus de rouge. Devant les gradins, Touadéra a martelé : « Le combat pour la paix n’est pas terminé ; nous devons encore renforcer notre armée » (AFP).
Son ancien Premier ministre Henri-Marie Dondra, désormais chef du mouvement Crédo, a choisi la cour d’une école populaire pour son discours d’ouverture. Il se présente comme l’alternative « réaliste » capable de relancer l’économie sans rompre la continuité institutionnelle.
Principal opposant, l’ex-Premier ministre Anicet Georges Dologuélé a mené un cortège motorisé à travers Bangui. « Dix ans de promesses, dix ans de souffrances », a-t-il lancé. Son parti URCA mise sur la fatigue populaire pour forcer un second tour.
Sécurité, armée et partenaires
La question sécuritaire reste le socle du débat. Depuis l’accord de Khartoum de 2019, plusieurs groupes armés ont intégré le processus DDR, mais des poches d’hostilité subsistent. Touadéra met en avant la montée en puissance d’une armée « professionnalisée » et mieux équipée grâce à des coopérations bilatérales.
Dans les quartiers périphériques, les habitants interrogés saluent les patrouilles conjointes FACA-MINUSCA qui ont réduit les extorsions nocturnes. Toutefois, des ONG alertent sur une militarisation accrue du discours politique, parfois au détriment de réformes sociales attendues.
Les bailleurs européens, l’Union africaine et la CEEAC conditionnent leur accompagnement financier à un scrutin inclusif. La France, la Russie et le Rwanda, déjà présents sur le volet sécuritaire, rappellent que leurs soutiens restent liés au respect des calendriers et à la protection des civils.
Scénarios de vote et légitimité
Selon l’Autorité nationale des élections, 1,8 million d’électeurs sont inscrits, soit près de 75 % de la population adulte. L’institution table sur un taux de participation supérieur à 60 %, objectif jugé ambitieux au vu de la dispersion géographique et du scepticisme ambiant.
Un scénario de victoire dès le premier tour impose à Touadéra de dépasser 50 % des suffrages exprimés, un seuil qu’il avait atteint en 2016. En cas de second tour, les oppositions pourraient se coaliser, mais leurs leaders peinent encore à harmoniser programmes et ambitions personnelles.
Certains observateurs envisagent aussi un Parlement sans majorité claire. Dans ce cas, les alliances de circonstance pèseront sur la formation du gouvernement, ouvrant la voie à un opportun dialogue inclusif promu par les Églises et la société civile.
Et après le 28 décembre ?
L’agenda post-électoral prévoit l’installation des conseils municipaux et régionaux avant avril, puis la formation d’un nouveau gouvernement. Les réformes prioritaires portent sur la fiscalité minière, la dynamisation de l’agriculture et l’amélioration des routes, toutes jugées cruciales pour l’emploi des jeunes.
La Banque mondiale estime qu’un scrutin accepté par tous pourrait renforcer la croissance, actuellement projetée à 3,5 %. À l’inverse, un contentieux prolongé repousserait les investissements et alourdirait la dette publique déjà proche de 48 % du PIB.
Sur le plan institutionnel, la réforme du Sénat, prévue par la Constitution, doit encore être précisée. Plusieurs juristes plaident pour une chambre haute territoriale qui renforcerait la décentralisation et offrirait aux leaders locaux un espace d’expression politique apaisé.
Voisinages et implications sous-régionales
Les pays voisins observent d’autant plus le processus que leurs propres équilibres dépendent de la circulation transfrontalière. Cameroun, Tchad et Congo-Brazzaville redoutent un afflux de déplacés si la violence reprenait, mais saluent la coordination sécuritaire instaurée autour du corridor Douala-Bangui.
À Bangui, un conseiller diplomatique résume : « Le scrutin est centrafricain, mais sa portée est régionale ». Les partenaires appellent donc les candidats à privilégier un discours de responsabilité. De la maturité de la classe politique dépendra la crédibilité retrouvée d’un pays longtemps fragilisé.
