Ce qu’il faut retenir
La République centrafricaine se prépare à des élections municipales inédites depuis trente-six ans, fixées au 28 décembre. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, exhorte les électeurs, les autorités et les candidats à garantir un scrutin paisible, inclusif et crédible, essentiel pour consolider la paix.
L’appel ferme de l’ONU pour le 28 décembre
Dans un communiqué relayé par son porte-parole Farhan Haq, António Guterres insiste sur la nécessité de respecter l’état de droit, les droits humains et les libertés fondamentales durant tout le cycle électoral, de la campagne au dépouillement final, condition sine qua non d’une légitimité incontestée.
Le chef de l’ONU convie également l’ensemble des acteurs politiques et sociaux à s’abstenir de toute rhétorique susceptible d’attiser les tensions, rappelant que la crédibilité des urnes dépend autant du climat de sécurité que de la perception populaire du processus électoral dans son intégralité future.
Contexte : trois décennies d’attente municipale
Le dernier scrutin local en République centrafricaine remonte à 1988. Depuis, la succession de crises politico-militaires a gelé toute tentative de décentralisation. Le rendez-vous de décembre représente donc un tournant symbolique dans un pays où l’administration de proximité est souvent réduite à l’état minimal historique.
Les communes, théoriquement chargées de la gestion des marchés, de la fiscalité locale et de l’état civil, fonctionnent aujourd’hui grâce à des délégations spéciales désignées par Bangui. Pour nombre d’habitants, élire un maire constitue d’abord un geste de citoyenneté et un signal de retour à la normalité.
MINUSCA et PNUD, une logistique sous pression
La préparation matérielle du scrutin repose sur un partenariat étroit entre le gouvernement, la MINUSCA et le PNUD. Plus de trois millions de bulletins doivent être acheminés vers 16 préfectures, souvent par pistes latéritiques rendues impraticables en saison des pluies ou menacées par des groupes armés.
Les Casques bleus assureront la sécurisation des centres sensibles, tandis qu’un fonds fiduciaire international couvre la formation des agents recenseurs et l’impression du matériel. Selon un diplomate onusien, « chaque kilomètre sécurisé coûte des heures de négociation avec les groupes affiliés », ce qui illustre l’ampleur du défi.
Décentralisation, paix et Accord de 2019
Le retour aux urnes s’inscrit dans la dynamique de l’Accord politique pour la paix et la réconciliation signé en février 2019 entre le gouvernement et quatorze groupes armés. Le texte prévoit une redistribution plus équitable des ressources et une représentation accrue des collectivités à l’échelon national.
Pour le ministre de l’Administration du territoire, les municipales constituent « la traduction concrète » de l’accord. Elles devraient permettre aux chefs de village, aux femmes et aux jeunes de participer à la prise de décision, réduisant ainsi le sentiment d’abandon qui nourrit parfois la résurgence de milices.
Gouvernance locale, levier macroéconomique
Au-delà de la symbolique politique, l’enjeu est budgétaire. Les recettes communales, aujourd’hui embryonnaires, pourraient financer l’entretien des routes secondaires, l’accès à l’eau potable ou la collecte des déchets. La Banque mondiale estime qu’une fiscalité locale rénovée augmenterait d’un tiers les ressources internes d’ici cinq ans.
Les investisseurs régionaux scrutent déjà le maillage des futures mairies. Selon un cabinet de conseil basé à Douala, la sécurisation des titres fonciers et la régularité des permis municipaux conditionneront l’implantation durable d’entreprises agro-industrielles dans l’Ouaka et la Kémo, deux zones au potentiel agricole sous-exploité.
Scénarios : affluence, violences, consensus
Les analystes de l’université de Bangui envisagent trois trajectoires possibles. La première, jugée optimale, verrait une forte participation, autour de 60 %, confirmant la confiance populaire et réduisant la marge de contestation. Elle supposerait un déploiement sans faille des forces conjointe FACA-MINUSCA sur l’ensemble du territoire.
Le second scénario table sur des incidents localisés pouvant freiner l’acheminement du matériel et décourager les électeurs des zones rurales. Enfin, l’hypothèse la plus critique combine violences et faible participation, un cocktail qui pourrait délégitimer les conseils municipaux au moment même où ils doivent lever des fonds.
Rôle des voisins et de la CEMAC
La stabilité centrafricaine demeure un bien public régional. Brazzaville, qui assure la présidence tournante de la CEMAC, soutient diplomatiquement le processus et a facilité l’acheminement de matériel électoral via le corridor fluvial Oubangui-Congo, soulignent des sources portuaires et douanières contactées par nos équipes sur place.
Le Tchad et le Cameroun ont, pour leur part, renforcé la surveillance de leurs frontières afin d’éviter tout flux d’armes ou de combattants. « La réussite de Bangui sera un marqueur pour l’image de la région auprès des bailleurs », confie un expert du secrétariat permanent de l’Afrique centrale.
Et après ? Cap sur 2025 et la stabilité
Si les municipales se déroulent sans heurts majeurs, les autorités prévoient d’organiser dès 2025 des élections régionales pour boucler le chantier institutionnel. Ce calendrier graduel est salué par les partenaires internationaux, qui y voient la condition d’une sortie durable de l’assistance sécuritaire et budgétaire étrangère.
Pour António Guterres, le succès du 28 décembre enverra un message d’espoir à d’autres pays en reconstruction, du Soudan à la Libye. La Centrafrique, forte d’alliances régionales et onusiennes, aurait alors l’occasion de faire mentir le récit de l’éternel recommencement conflictuel en Afrique centrale moderne.
