Ce qu’il faut retenir
Bangui promettait une révolution numérique en légalisant le bitcoin puis en lançant le Sango Coin et le $CAR. Selon un rapport de la Global Initiative, ces projets profitent surtout aux élites et risquent d’exposer la RCA aux réseaux criminels transnationaux.
Dans un pays où 85 % des habitants n’ont pas l’électricité, l’économie tokenisée reste hors de portée de la majorité. Les cryptomonnaies y représentent moins un levier d’inclusion qu’un nouveau front de la compétition pour des ressources déjà fragilisées.
Le chef de l’État, Faustin-Archange Touadéra, présente néanmoins ces actifs numériques comme les piliers d’une souveraineté économique. Ses partisans assurent que la vente de terres tokenisées et de passeports numériques attirera un capital frais indispensable à la reconstruction.
Contexte économique et numérique en RCA
La République centrafricaine se classe parmi les cinq pays les moins connectés du monde, avec un coût d’accès à Internet dépassant le revenu mensuel moyen. Seuls les centres urbains disposent d’une couverture 3G intermittente, frein majeur à toute adoption massive de la blockchain.
Le PIB par habitant stagne autour de 467 dollars. L’extraction artisanale de l’or et du diamant reste la première source de devises, suivie du bois. Le gouvernement cherche donc à diversifier ses recettes, mais la crise sécuritaire complique l’arrivée d’investissements classiques.
C’est dans ce vide financier que sont apparus le Sango Coin en 2022 puis le $CAR début 2025. La narration officielle les décrit comme des instruments de « tokenisation des richesses », capables de connecter la diaspora et de contourner les circuits bancaires coûteux.
Sango Coin, de la promesse au fiasco
Lors de son lancement, le Sango Coin affichait un objectif de 1 milliard de dollars. Les acheteurs recevaient des bonus sous forme de terrains, de citoyennetés ou de parts dans des projets miniers. La Cour constitutionnelle a jugé ces offres contraires au droit foncier.
Faute de mécanisme clair de conversion, moins de 10 % des jetons ont trouvé preneur. Le site officiel est resté hors ligne plusieurs mois avant de réapparaître avec la mention d’une « transformation complète », sans davantage d’audit ni de calendrier.
Des experts interrogés à Bangui estiment que l’opération a surtout permis de collecter des dollars destinés à couvrir des dépenses courantes de l’appareil sécuritaire. « Le mot innovation a servi d’écran », confie un économiste local qui requiert l’anonymat.
$CAR et l’ère des meme coins
En février 2025, le palais de la Renaissance a présenté le $CAR comme une réponse aux critiques. Inspiré de la culture Internet des dogecoins, le nouvel actif a suscité un engouement spéculatif évalué à 900 millions de dollars lors de sa première semaine.
La bulle s’est dégonflée aussitôt : la valeur du jeton a perdu 75 % en dix jours. Les analystes cités par la Global Initiative dénoncent une stratégie de « pump and dump » facilitée par l’absence de registre public sur la répartition initiale des tokens.
Parallèlement, 3 000 hectares de forêt dans la Lobaye ont été mis en vente sous forme de parcelles virtuelles. Les acheteurs, souvent anonymes, pouvaient régler en crypto depuis des juridictions laxistes, accroissant les craintes de blanchiment et de trafic de bois précieux.
Risques macroéconomiques et gouvernance
La dollarisation numérique compromet la politique monétaire de la Banque des États d’Afrique centrale, déjà limitée par la parité fixe du franc CFA. L’entrée massive de cryptodevises pourrait renforcer la volatilité des prix intérieurs et compliquer la gestion de la dette publique.
Le rapport souligne aussi la dépendance technique envers des plateformes étrangères. Les clés privées du projet seraient hébergées à l’extérieur, exposant la RCA à un risque de blocage si les partenaires se désengagent ou font l’objet de sanctions internationales.
Pour l’instant, aucune agence indépendante n’a audité les flux financiers associés au Sango Coin ou au $CAR. Le ministère des Finances évoque un « processus interne ». Les bailleurs bilatéraux attendent des clarifications avant de rouvrir les lignes de crédit suspendues depuis 2023.
Scénarios d’évolution possible
Premier scénario : une régulation régionale. La CEMAC pourrait imposer un cadre harmonisé sur les actifs virtuels, obligeant Bangui à publier des audits et à limiter la tokenisation des terres. Cette voie préserverait la stabilité monétaire tout en laissant une place à l’innovation.
Deuxième scénario : le statu quo. Les cryptomonnaies continueraient de circuler en marge, alimentant des marchés gris. Le risque est alors un isolement accru du pays vis-à-vis des bailleurs multilatéraux, avec des coûts élevés pour les ménages déjà vulnérables.
Et après ?
À court terme, la présidence compte sur la relance du Sango Coin pour financer les dépenses sociales promises avant les élections locales. Les techniciens planchent sur une version adossée à l’or afin de rassurer les investisseurs, mais aucun détail n’a filtré.
L’histoire de la crypto en Centrafrique reste donc à écrire. Entre promesse d’autonomie financière et risque de capture mafieuse, l’équilibre se jouera sur la capacité des institutions à imposer transparence et contrôle citoyen, tout en attirant des partenaires technologiques fiables.
