Ce qu’il faut retenir
La visite à Bissau de la délégation sénégalaise conduite par Cheikh Niang et Birame Diop relance la pression sur la junte issue du coup d’État du 26 novembre 2025. Les émissaires ont réclamé la libération des détenus politiques et un calendrier crédible de transition vers des élections.
Le Sénégal s’appuie sur sa proximité historique avec la Guinée-Bissau et sur les canaux de la Cédéao pour peser. Toutefois, plusieurs analystes jugent la marge de manœuvre limitée, la junte conduite par le général Horta N’Tam affichant jusqu’ici une indifférence assumée aux injonctions régionales.
Contexte régional
Le putsch du 26 novembre est survenu au soir d’un dépouillement électoral serré, interrompant la compétition entre le président sortant Umaro Sissoco Embaló et le candidat d’opposition Fernando Dias. Depuis, les institutions sont suspendues et un Conseil national de transition de vingt-cinq membres dirige l’exécutif.
Au sein de la Cédéao, Dakar mène la voie diplomatique, tandis qu’Abuja et Accra brandissent la menace de sanctions ciblées. L’Union africaine et l’ONU ont condamné le coup sans aller plus loin. Pour l’instant, aucune mesure coercitive n’a franchi le seuil des déclarations.
Les regards s’étendent aussi vers la zone CEMAC où plusieurs transitions militaires récentes, au Tchad notamment, ont nourri les débats sur les réactions régionales. Brazzaville, tout en restant discrète, suit de près la séquence bissau-guinéenne pour en évaluer les implications sur la gouvernance continentale.
La proximité géographique explique aussi l’implication de Dakar : près de quatre-vingt-dix mille Sénégalais vivent ou commercent régulièrement en Guinée-Bissau. Toute instabilité prolongée risque d’alimenter les flux migratoires vers Ziguinchor et de perturber les corridors logistiques reliant le port de Bissau aux marchés intérieurs sénégalais.
Points de friction diplomatique
Au cœur des échanges, la libération de Domingos Simões Pereira et d’autres cadres du PAIGC cristallise les passions. Certains diplomates glissent qu’un geste humanitaire de la junte constituerait un signal d’ouverture, sans pour autant fragiliser la transition qu’elle souhaite piloter pendant douze mois.
La question sécuritaire n’est pas absente. Depuis le putsch, plusieurs segments de l’armée ont été redéployés autour de Bissau, et les frontières sud, longtemps poreuses, font l’objet de contrôles accrus. Un haut responsable sénégalais admet que toute escalade mettrait en péril le commerce frontalier.
Kerwin Mayizo, analyste congolais, nuance les efforts actuels : « La Cédéao doit d’abord restaurer sa crédibilité érodée par des réponses inégales aux crises précédentes. Faute de quoi, ses mises en garde apparaîtront comme de simples effets d’annonce, sans impact tangible sur le terrain ».
Regards croisés de Brazzaville
Le ministère congolais des Affaires étrangères observe une continuité avec la doctrine prônée par le président Denis Sassou Nguesso : privilégier le dialogue et l’accompagnement institutionnel plutôt que la confrontation ouverte. Un conseiller souligne que « l’Afrique centrale reste attentive à tout précédent pouvant inspirer ou inquiéter ».
Au sein des chancelleries de la sous-région, certains rappellent le rôle médiateur joué par Brazzaville lors des crises gambiennes et centrafricaines. Cette posture non coercitive, axée sur la diplomatie préventive, se veut complémentaire des instruments plus robustes de la Cédéao, afin d’éviter la multiplication des fronts.
D’autres voix, notamment d’intellectuels congolais, y voient l’occasion de renforcer la coordination entre les blocs régionaux. Un professeur de l’Université Marien-Ngouabi suggère l’idée d’un mécanisme d’alerte précoce commun Cédéao-CEMAC, capable de partager renseignements et bonnes pratiques avant l’enracinement de transitions militaires prolongées.
Scénarios d’évolution
Trois chemins se dessinent selon les observateurs. Le premier, optimiste, verrait la junte accepter une médiation interne et libérer les prisonniers, ouvrant la voie à des élections d’ici fin 2026. Le second passe par des sanctions graduées susceptibles de durcir la position de Bissau.
Le troisième scénario, plus incertain, miserait sur la normalisation de la transition sans ingérence excessive, avec l’idée que la pression de la rue et des bailleurs pousserait les militaires à revenir aux casernes. Plusieurs diplomates redoutent toutefois une lassitude internationale et une acceptation tacite du statu quo.
Pour Kerwin Mayizo, la prochaine session des chefs d’État de la Cédéao sera décisive. « Si aucune mesure concrète n’est annoncée, la confiance des citoyens vis-à-vis des organisations régionales continuera de s’éroder, et chaque coup d’État deviendra un précédent moins coûteux », avertit-il.
Et après ?
À Bissau, la population tente de maintenir une vie quotidienne quasi normale. Les marchés restent ouverts, mais l’incertitude politique freine déjà les investissements agricoles et le commerce anacardier, essentiel à l’économie. Les diaspora bissau-guinéennes appellent, depuis Lisbonne ou Dakar, à un compromis rapide entre junte et opposition.
Pour les partenaires internationaux, l’enjeu dépasse la seule Guinée-Bissau : il s’agit de consolider des normes démocratiques régionales, tout en évitant de fracturer davantage un espace ouest-africain déjà confronté aux défis sécuritaires sahéliens. Les prochains mois diront si la médiation sénégalaise aura semé les bonnes graines.
À Dakar, la société civile se mobilise : pétitions, concerts solidaires et collectes de fonds illustrent un engagement transfrontalier.
