Ce qu’il faut retenir
L’annonce officielle de la réélection de Paul Biya avec 55,66 % des suffrages a provoqué, le 22 octobre, des heurts dans plusieurs villes camerounaises. Les affrontements les plus meurtriers se sont produits à Garoua et Douala, bastions du candidat malheureux Issa Tchiroma Bakary.
Au moins six personnes ont perdu la vie selon des bilans provisoires, tandis que Yaoundé appelle au calme. Sur les réseaux sociaux, le chef de l’État a remercié ses partisans et exprimé sa « profonde tristesse » face aux violences, tout en félicitant les forces de sécurité pour leur « professionnalisme ».
Scrutin sous haute tension
Troisième scrutin pluraliste depuis le retour au multipartisme en 1990, l’élection du 20 octobre s’est déroulée dans un climat marqué par la crise anglophone et la hausse du coût de la vie. Les observateurs de la CEMAC ont évoqué une participation « encourageante » malgré les tensions.
Le Conseil constitutionnel a proclamé des résultats provisoires dès le lendemain, créditant Paul Biya de 55,66 % et Issa Tchiroma Bakary de 35,19 %. Les cinq autres candidats se partagent le reste. L’opposition conteste déjà ces chiffres, brandissant des procès-verbaux différents dans plusieurs bureaux.
Selon l’ONG camerounaise Un Monde Avenir, des postes de vote du Nord-Ouest n’auraient pas ouvert à l’heure, alimentant les soupçons de fraude. Le ministère de l’Administration territoriale réfute ces accusations et rappelle que des délégations de l’Union africaine n’ont noté « aucune irrégularité majeure ».
Garoua, épicentre des tensions
À Garoua, fief historique d’Issa Tchiroma Bakary, des centaines de jeunes se sont rassemblés devant son domicile pour célébrer un résultat local favorable, avant d’être repoussés par l’armée. Deux manifestants ont été mortellement touchés par balles, confirment des sources hospitalières qui redoutent un bilan plus lourd.
Le préfet de la Benoué évoque une « riposte proportionnée » face à des manifestants armés de pierres. Dans une courte déclaration, Tchiroma « condamne toute violence » et appelle ses partisans à « défendre la vérité des urnes par des voies légales ».
Douala entre colère et économie
Dans la capitale économique, des échauffourées ont éclaté près du marché central, perturbant les activités portuaires déjà fragilisées par le ralentissement mondial. Quatre décès ont été confirmés par l’hôpital Laquintinie, tandis que les commerçants redoutent une nouvelle paralysie semblable aux émeutes de 2008.
Les syndicats de transport dénoncent la hausse du prix du carburant depuis juin et craignent que les violences politiques aggravent le coût des assurances. « Chaque journée perdue nous éloigne des objectifs de croissance nationale », résume un économiste de la Banque des États de l’Afrique centrale.
Ligne du gouvernement camerounais
Le porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, a salué la rapidité des forces de maintien de l’ordre, accusant « des groupuscules instrumentalisés » de vouloir « déstabiliser les institutions ». Il promet une enquête pour identifier les auteurs des tirs mais insiste sur la préservation de « l’unité nationale ».
À Yaoundé, les chancelleries occidentales appellent à la retenue sans remettre en cause le verdict des urnes. Paris, partenaire historique, souligne « le rôle pivot du Cameroun pour la stabilité régionale » et encourage un dialogue politique qui n’entrave pas « la poursuite des réformes économiques ».
Scénarios de sortie de crise
Plusieurs analystes envisagent la création d’un comité bipartite chargé de vérifier les procès-verbaux contestés, comme cela s’était fait en 2013 à Madagascar. Une telle instance éviterait une saisine systématique de la Cour suprême et désamorcerait la rue, selon le politologue Félix Tchindjang.
Une deuxième option serait l’intégration symbolique de figures de l’opposition dans un gouvernement d’union. Cependant, l’entourage présidentiel juge le scénario prématuré, rappelant que la Constitution n’impose aucune coalition. La probabilité d’un recomptage dans les régions anglophones suscite également un vif débat.
Enfin, la médiation religieuse, souvent sollicitée au Cameroun, pourrait faciliter une trêve. L’archevêque de Douala a proposé d’accueillir les leaders politiques pour une retraite de 48 heures. Pour l’instant, seule la branche jeunesse du RDPC s’est dite prête à participer.
Et après pour la sous-région
Les événements camerounais sont scrutés à Libreville, Malabo et Brazzaville, où l’on évalue l’impact potentiel sur la circulation des marchandises vers le port de Douala, nœud logistique pour la CEMAC. Les autorités congolaises ont renforcé les contrôles sur le corridor Sangha depuis lundi.
La Banque africaine de développement estime qu’une prolongation des troubles pourrait retrancher 0,3 point de croissance au PIB consolidé de la zone. Côté investisseurs, certaines compagnies minières envisagent de dérouter temporairement leurs expéditions vers Pointe-Noire, solution plus coûteuse mais jugée sûre.
Malgré les incertitudes, plusieurs diplomates voient dans l’appel au calme de Paul Biya un signal d’apaisement. « La priorité reste la relance post-Covid », observe un conseiller de la CEEAC. La mise en œuvre du Plan national de développement 2030 sera un test crucial pour la stabilité future.
