Ce qu’il faut retenir
Le franc CFA, créé le 26 décembre 1945, couvre aujourd’hui quatorze pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, dont la République du Congo, et reste indexé sur l’euro via un mécanisme de parité fixe et une garantie du Trésor français.
Si ses partisans soulignent la faible inflation et la prévisibilité qu’il apporte, ses détracteurs y voient un frein à l’industrialisation et à l’intégration économique régionale; la réforme annoncée sous le nom d’Eco rend le débat plus que jamais d’actualité.
Héritage colonial et évolution institutionnelle
Né lors de la reconstruction française d’après-guerre, le franc des Colonies françaises d’Afrique devient, en 1958, franc de la Coopération financière. Après 1960, deux banques centrales africaines, la BCEAO et la BEAC, prennent le relais, officialisant le partage monétaire.
La République du Congo, membre fondateur de la BEAC, a vu sa politique monétaire mutualisée avec ses voisins, limitant les tensions inflationnistes qui ont marqué d’autres zones africaines dans les années 1980 et 1990.
Les bénéfices reconnus de la stabilité
La crédibilité externe de la parité fixe facilite l’accès aux marchés internationaux de capitaux, condition appréciée par les investisseurs dans les secteurs pétrolier, minier et télécoms présents à Brazzaville, Libreville ou Douala.
Entre 2000 et 2022, l’inflation moyenne de la CEMAC est restée sous 3 %, contre plus de 10 % pour la moyenne subsaharienne, selon la BEAC; un argument mis en avant par le gouverneur Abbas Mahamat Tolli.
La convertibilité illimitée avec l’euro simplifie également les opérations des PME importatrices de matériels industriels, tout en rassurant les entreprises européennes cherchant à établir des filiales dans le bassin du Congo.
Les limites d’un modèle extraverti
Pour l’économiste camerounais Tchundjang Pouémi, la stabilité exige un arrimage décourageant la transformation locale. Plus de 80 % des recettes d’exportation congolaises viennent encore du pétrole, preuve d’une dépendance que la diversification industrielle peine à corriger.
La règle de couverture des avoirs extérieurs, qui exige de déposer une partie des réserves à Paris, réduit la marge de financement direct de l’économie; les crédits au secteur privé représentent à peine 15 % du PIB en CEMAC, loin des standards émergents.
Réforme 2019 : un premier pas symbolique
En décembre 2019, les présidents Alassane Ouattara et Emmanuel Macron ont annoncé la suppression du compte d’opération pour l’UEMOA et le changement de nom en « Eco ». La CEMAC, elle, a lancé sa propre réflexion mais sans calendrier public.
À Brazzaville, le ministère congolais des Finances a salué « une avancée prudente qui préserve la confiance des marchés tout en ouvrant la porte à de futurs ajustements purement africains », rejouant ainsi la ligne de pragmatisme revendiquée par le président Denis Sassou Nguesso.
Scénarios 2025-2035 selon les économistes
Un scénario de maintien aménagé verrait la BEAC reprendre l’intégralité de la gestion des réserves, tout en conservant une parité fixe avec l’euro, à l’image des accords entre le Danemark et la Banque centrale européenne.
Le deuxième scénario, plus intégrationniste, consisterait à fusionner la BEAC et la BCEAO pour créer un véritable institut d’émission ouest-et-centrale, doté d’une monnaie unique africaine indexée sur un panier de devises.
Un troisième scénario souverainiste miserait sur une fin d’ancrage externe et un change flexible piloté par une banque centrale congolaise renforcée; les simulations du think-tank Iris évoquent toutefois un pic d’inflation transitoire proche de 15 %.
Le point économique
La Commission de la CEMAC estime qu’une réforme totale pourrait coûter jusqu’à 5 % du PIB régional sur trois ans, du fait de la reconstitution des réserves et de la modernisation des systèmes de paiement.
À l’inverse, le gain potentiel en valeur ajoutée manufacturière est estimé à 3 points de PIB si la réallocation du crédit favorise l’industrialisation locale, un objectif suivi de près par l’Agence congolaise de promotion des investissements.
Et après ?
La conférence des chefs d’État de la CEMAC, prévue l’an prochain à Malabo, doit examiner un rapport d’étape incluant des propositions sur la gouvernance, la parité et la mobilité des capitaux; Brazzaville souhaite un compromis sécurisant la stabilité et dynamisant l’économie réelle.
Dans le contexte d’une transition énergétique mondiale et d’une concurrence monétaire accrue, le franc CFA se retrouve à un tournant; pour la République du Congo, la clé réside dans un équilibre entre souveraineté approfondie et attractivité financière, deux piliers jugés compatibles par de nombreux partenaires.
