Frappes de Noël : ce qu’il faut retenir
Le 25 décembre 2025, les États-Unis ont déclenché des frappes aériennes dans l’État nigérian de Sokoto, bien loin des bastions djihadistes du lac Tchad. L’opération, présentée par Washington comme un cadeau de Noël aux chrétiens menacés, interroge analystes et chancelleries régionales.
Le président Donald Trump a même tweeté « Joyeux Noël à tous, y compris aux terroristes morts », assumant un ton belliqueux à rebours des vœux pacifiques habituels. Derrière la formule choc se dessineraient des calculs électoraux et une lecture simplifiée du terrain nigérian.
Ciblage inattendu de Sokoto
Menée sans coordination apparente avec Abuja, la salve a visé des camps attribués par la Maison-Blanche à l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Pourtant, les premiers rapports sécuritaires nigérians évoquent la présence du groupe Lakurawa, petite faction djihadiste d’environ deux-cents combattants.
Le choix de Sokoto surprend : le cœur de l’insurrection islamiste se trouve à plus de mille kilomètres, dans le Borno, où opèrent Boko Haram et l’EI-AO. Cette distance alimente l’idée d’une démonstration de force plus symbolique que militaire.
Cartographie des groupes armés du Nord
Au nord-ouest, la mosaïque violente mêle djihadistes, milices d’autodéfense et réseaux qualifiés de « bandits ». Ces derniers enlèvent, pillent et rançonnent, profitant d’une topographie forestière et d’un quadrillage sécuritaire clairsemé depuis la réduction des effectifs militaires fédéraux.
Face à eux, l’État islamique en Afrique de l’Ouest consolide son assise dans la zone du lac Tchad, expérimentant une gouvernance rudimentaire empreinte d’impôts et de tribunaux islamiques. La branche historique de Boko Haram a été décapitée en 2021, mais reste capable d’actions ponctuelles.
Racines historiques des crispations
Le Nord nigérian a connu une série de crises depuis l’application partielle de la charia en 1999. Si elle répondait à une quête d’identité politique, la mesure a cristallisé un sentiment de marginalisation économique chez nombre de chrétiens, accentuant la fragmentation communautaire.
La découverte de gisements pétroliers dans la région frontalière du Niger, conjuguée à la montée des prix agricoles, a renforcé les convoitises foncières. Les querelles pour l’accès à l’eau et à la terre, sur fond de croissance démographique rapide, ont souvent dégénéré en affrontements meurtriers.
Entre jihad et grand banditisme
Les spécialistes observent une porosité croissante entre activisme religieux et criminalité crapuleuse. Plusieurs chefs de bande négocient des allégeances temporaires à l’EI-AO pour bénéficier d’armes, puis reprennent des logiques de prédation locales, brouillant les indicateurs classiques de cartographie terroriste.
Dans cet entre-deux, les communautés rurales, chrétiennes ou musulmanes, servent de banques vivantes : on s’y procure bétail, vivres, otages à monnayer. Les analystes notent que la religion devient souvent un simple marqueur identitaire justifiant la violence plutôt qu’un moteur idéologique structurant.
Minorités chrétiennes en danger
Depuis 2009, ONG locales et internationales estiment à plusieurs dizaines de milliers les victimes chrétiennes dans les douze États septentrionaux. Les pics de brutalité correspondent soit aux raids de Shekau avant 2021, soit aux conflits fonciers opposant éleveurs peuls et agriculteurs yorubas dans la Middle Belt.
En mars et avril 2025, plus de cent agriculteurs du Plateau ont péri dans des attaques attribuées à des milices peules. Le 19 novembre, un enlèvement massif à Eruku a illustré la vulnérabilité persistante des églises rurales, parfois dépourvues de la moindre présence policière.
Une stratégie politique américaine
Pourquoi alors frapper Sokoto ? Plusieurs diplomates estiment que l’administration Trump cherche avant tout à rassurer l’électorat évangélique américain, inquiet de sa politique intérieure. Montrer l’Amérique comme bouclier des chrétiens d’Afrique sert un récit mobilisateur à un an de la présidentielle.
La realpolitik se double d’un message adressé à Pékin et Moscou, actifs dans l’armement d’Abuja : les États-Unis entendent rester l’ange gardien de la façade atlantique africaine. Mais sans stratégie post-frappe, le signal risque de se diluer dans la complexité nigériane.
Scénarios sécuritaires pour 2026
Scénario optimiste : Abuja exploite l’électrochoc pour redéployer des forces dans le nord-ouest, négocier des redditions et relancer la Stratégie de stabilisation communautaire soutenue par l’Union africaine. La coopération militaire avec Washington deviendrait alors un levier, non une béquille.
Scénario pessimiste : les « bandits » accroissent leurs rapts pour financer l’achat de drones artisanaux, tandis que des milices musulmanes se radicalisent, nourries par une rhétorique anti-occidentale renouvelée. L’EI-AO, marginal à Sokoto, pourrait capitaliser sur ce vivier pour élargir son front occidental.
Et après pour Abuja et la région
La priorité demeure le renforcement de l’État de droit : justice mobile, indemnisation des victimes et réforme agraire figurent dans la feuille de route proposée par la Commission nationale pour la cohésion, soutenue par la Cedeao. Sans base sociale solide, aucune victoire militaire ne dure.
À moyen terme, Abuja pourrait solliciter l’expertise du Nigeria Stabilisation Fund récemment créé, combinant investissements agricoles, énergie verte et sécurisation des couloirs commerciaux. L’urgence est de rassurer aussi bien les exploitants chrétiens que les pasteurs peuls, afin d’assécher le carburant identitaire des extrémistes.