Ce qu’il faut retenir
Les Émirats arabes unis ont importé près de 1 400 tonnes d’or en 2024, pour 105 milliards USD, dont plus de la moitié provient d’Afrique. Dubaï, centre névralgique du négoce, cherche un approvisionnement régulier, quitte à accepter des cargaisons issues d’extractions artisanales difficilement traçables.
Du Soudan au Mali, en passant par le Tchad, le Cameroun ou le Togo, les flux alimentent une chaîne de valeur sophistiquée : raffineries ultramodernes, zones franches, joailleries et plateformes logistiques. Les recettes promises aux États africains contrastent avec l’opacité dénoncée par plusieurs ONG.
Émirats arabes unis, hub mondial de l’or
Abou Dhabi revendique 11 % des exportations mondiales d’or et plus de 4 000 ateliers de joaillerie. Ce poids repose sur un modèle : attirer l’or brut, le raffiner, puis le réexporter vers l’Asie ou l’Europe. Cet écosystème emploie environ 60 000 personnes et pèse lourd dans le PIB.
Conscients de cette dépendance, les Émirats ont versé 750 millions USD d’aide sécuritaire aux pays du G5 Sahel entre 2018 et 2023. Officiellement, l’objectif est de combattre le terrorisme; officieusement, ces partenariats stabilisent les couloirs d’exportation aurifère, estiment des chercheurs de la région.
Routes sahéliennes et risques sécuritaires
Le Soudan reste la première source arabe. En 2024, Dubaï a acheté 29 tonnes d’or soudanais, malgré la guerre opposant l’armée régulière aux Forces de soutien rapides. Washington a sanctionné plusieurs sociétés enregistrées aux Émirats pour financement indirect des milices par la vente du métal.
Au Mali, deuxième producteur africain, 81 % de la production industrielle serait liée à des capitaux émiratis. L’enlèvement d’un ex-général des Émirats en 2025, près de Bamako, a dévoilé l’existence d’infrastructures privées, dont un aérodrome, dédiées au commerce transcontinental de lingots.
Le Burkina, le Niger et le Togo apparaissent aussi dans les registres douaniers émiratis. Des écarts massifs entre exportations déclarées par les capitales sahéliennes et importations enregistrées à Dubaï suggèrent un flux informel. En 2024, plus de 52 tonnes d’or estampillées « togolaises » ont atterri aux Émirats.
Dans le Tchad et le Cameroun, la Banque mondiale et le FMI ont relevé des divergences budgétaires similaires. Le FMI a chiffré à trois milliards USD les ventes tchadiennes non inscrites dans les comptes publics. Résultat : suspension du Cameroun du processus ITIE en 2021 pour manque de transparence.
Réorganisation des filières aurifères locales
Face à ces fuites, Bamako, Ouagadougou et Niamey ont décidé de nationaliser certaines mines, de construire des raffineries locales et de renégocier les conventions avec les traders basés dans le Golfe. Le contrôle plus strict des sites artisanaux devrait accroître les revenus fiscaux et réduire l’emprise des groupes armés.
Les Émirats se positionnent comme partenaires techniques de ces réformes. Le ministre d’État Sheikh Shakhboot Bin Nahyan Al Nahyan a parcouru le Sahel en 2025 pour proposer, outre la coopération sécuritaire, des centrales solaires et des unités de transformation. Officiellement, aucune évocation publique de l’or n’a filtré.
Cadre juridique et enjeux macroéconomiques
Au plan légal, la provenance de l’or reste couverte par des normes nationales hétérogènes. Le Soudan autorise l’exportation via des entités militaires; le Mali impose une déclaration à la Banque centrale; le Niger a gelé les permis miniers. Les divergences offrent des brèches que les intermédiaires exploitent avec agilité.
Sur le plan macroéconomique, la rente aurifère est critique pour des États sahéliens confrontés à la baisse des aides budgétaires occidentales. Le lingot finance l’achat de carburant, d’engrais et d’équipements de défense. Un arrimage plus étroit au marché formel de Dubaï pourrait donc sécuriser, plutôt qu’éroder, ces sources vitales.
Pression ESG et standard de Dubaï
Les places de Londres et Zurich durcissent les critères ESG. En réponse, Dubaï a lancé en 2023 un standard interne de bonne livraison et promet d’interdire l’or « à haut risque ». Les ONG jugent le dispositif encore perfectible, mais saluent un premier pas vers la traçabilité continentale.
Et après ? Scénarios pour le Sahel
À court terme, le Sahel devrait profiter de la remontée du cours, proche de 2 100 USD l’once, pour renforcer ses réserves. À moyen terme, l’arrivée de raffineries locales risque de repositionner la région non plus comme simple fournisseur brut, mais comme acteur industriel négociant directement avec le Golfe.
Sur le plan diplomatique, les Émirats y gagneraient une image de partenaire de co-développement plutôt que de prédateur. Plusieurs analystes estiment qu’une diplomatie de l’or assumée inciterait d’autres puissances, comme la Chine ou l’Inde, à proposer des modèles concurrents, accélérant la professionnalisation du secteur minier sahélien.
À plus long terme, l’intégration de la filière à la Zone de libre-échange continentale africaine pourrait réduire les pertes fiscales et accroître la valeur ajoutée locale. Pour cela, une convergence règlementaire, des bases de données partagées et un dialogue permanent avec les places financières du Golfe seront déterminants.
La Banque africaine de développement estime qu’un mécanisme régional de certification, adossé à la technologie blockchain, pourrait générer six milliards USD de recettes supplémentaires par an. Les discussions, encore informelles, impliquent des hubs comme Brazzaville, dont la position géographique est jugée idéale pour agréger des flux sous-régionaux.
