Ce qu’il faut retenir
La chute d’El Fasher, capturée le 26 octobre 2025 par les Forces de soutien rapide (RSF) après dix-huit mois de siège, signe l’effondrement du dernier couloir humanitaire au Darfour et relance les accusations de crimes ethniques massifs commis par les milices arabes.
Depuis l’affrontement ouvert entre la RSF de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, et l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan le 15 avril 2023, le pays glisse vers une partition Est-Ouest que redoutent diplomates, humanitaires et investisseurs.
El Fasher, carrefour stratégique
Capitale du Nord-Darfour et moteur économique régional, El Fasher abritait des centaines de milliers de déplacés fuyant les combats depuis avril 2023 ; sa prise prive désormais l’ONU de son dernier point d’accès et laisse les civils sous contrôle exclusif de la RSF.
Les rares images qui filtrent, souvent tournées par les combattants eux-mêmes, montrent incendies de marchés, destructions de puits et exécutions sommaires, confirmant les témoignages de terrain transmis aux agences onusiennes malgré la coupure d’Internet.
Hemedti, de la mine au siège du pouvoir
Né éleveur dans le Darfour occidental, Hemedti a bâti dès 2004 un embryon de fortune en contrôlant des mines d’or artisanales avant de fédérer plusieurs centaines de Janjawid que le régime d’Omar el-Béchir armait pour écraser l’insurrection.
En 2009, il fonde Al Junaid, creusant davantage le filon aurifère ; en 2013, sous pression internationale, les Janjawid sont intégrés dans la nouvelle RSF dont Al Junaid devient la branche économique, offrant au chef paramilitaire une autonomie financière décisive.
Les routes du métal précieux soudanais
Le schéma est rôdé : l’or extrait à Jebel Amer ou dans le Nil-River State est acheminé par camions jusqu’à Khartoum, puis chargé discrètement dans des vols charters à destination de Dubaï, où la raffinerie Kaloti le fond et le regroupe.
Une fois fondu, le métal jaune transite vers la Suisse, principalement chez Valcambi au Tessin, dont la certification London Bullion Market Association permet au produit d’entrer dans les coffres de banques centrales sans que son origine conflictuelle n’apparaisse.
Wagner, influence russe au Sud Sahara
Le rapprochement de 2017 entre Hemedti et la société militaire privée Wagner, alors dirigée par Evgueni Prigojine, coïncide avec la prise de Jebel Amer ; Moscou fournit hélicoptères et instructeurs via la filiale Meroe Gold, et se paie en concessions minières.
La mort de Prigojine le 23 août 2023 a redistribué les cartes ; le Kremlin a repris la main et semble, depuis, pencher diplomatiquement vers le général al-Burhan, tout en maintenant des intérêts aurifères distincts dans l’Est soudanais.
Les Émirats, pivot logistique et financier
Abou Dhabi demeure, en revanche, l’allié le plus constant d’Hemedti : l’or soudanais arrive à Sharjah, tandis que des cargaisons d’armes et de drones repartent vers les pistes de Nyala ou Geneina, parfois via les ports somalilandais de Berbera et Bosaso.
D’après une enquête relayée par Middle East Eye, des mercenaires colombiens convoyés par les Émirats auraient participé à la prise d’El Fasher et formé des adolescents dans des camps de déplacés, illustrant l’ampleur d’un marché sécuritaire globalisé.
Scénarios d’évolution du conflit
Nombre d’analystes redoutent une ligne de front figée autour du Nil Bleu : à l’ouest, la RSF, soutenue par les circuits de l’or et certains parraineurs du Golfe ; à l’est, l’armée, adossée aux ports maritimes stratégiques et à un appui russe prudent.
Un enlisement prolongé accentuerait l’urgence humanitaire, risquerait d’embraser le Tchad et la Centrafrique voisines et compliquerait encore la circulation commerciale sur le corridor mer Rouge-Sahel.
Retour sur la transition avortée
En avril 2019, des manifestations déclenchées par la flambée du prix du pain renversent Omar el-Béchir après trente ans de pouvoir ; un Conseil souverain associant civils, soldats et RSF se met en place, avec al-Burhan président et Hemedti vice-président, mais l’équilibre demeure fragile.
Les civils réclamaient la justice pour les massacres historiques du Darfour, les réformes de la sécurité et la fin de l’immunité des milices, mais ces dossiers se sont heurtés à la résistance des appareils militaires, précipitant la rupture de 2023.
Le point économique sur l’or
Le cours international du métal jaune a dépassé 2 000 dollars l’once au début de 2025, attisant la concurrence de traders asiatiques et moyen-orientaux pour des cargaisons soudanaises évaluées à plus de 100 tonnes annuelles, selon les estimations douanières.
Cet afflux de devises bénéficie peu au Trésor soudanais : entre l’exonération de Kaloti à Dubaï et la contrebande transfrontalière, moins d’un lingot sur dix rejoint les coffres publics, compliquant le financement des services de base dans les zones encore tenues par l’État.
Et après ? Traçabilité et gouvernance
Beaucoup plaident pour des règles internationales contraignantes inspirées du mécanisme Kimberley : déterminer l’empreinte chimique d’un lingot permettrait de suivre le métal jusque dans les coffres suisses et de désinciter les acheteurs institutionnels.
À défaut, préviennent les ONG, l’or pourrait reproduire le cycle des « diamants de sang » : un moteur de violence financée par les consommateurs mondiaux, tandis que les populations du Darfour, privées d’eau, de soins et d’avenir, continuent de payer le prix fort.
Une coalition d’ONG africaines prépare d’ailleurs une plateforme numérique de suivi des cargaisons, s’inspirant des travaux satellitaires menés au Sahel ; l’outil, prévu pour milieu 2026, viserait à alerter en temps réel les raffineurs lorsqu’un lot suspect quitte Khartoum.
