Ce qu’il faut retenir
Sous la pression de compétiteurs asiatiques, du protectionnisme assumé et de la volatilité des cours, plusieurs champions français redessinent leur empreinte africaine. Cette recomposition, loin d’acter un divorce, ouvre la voie à de nouveaux arbitrages et partenariats panafricains mutuellement bénéfiques.
Contexte concurrentiel africain
Du Golfe de Guinée au Sahel, les marchés jadis dominés par des industriels tricolores sont désormais courtisés par des conglomérats indiens, émiratis, turcs ou chinois. Selon la CNUCED, ces nouveaux investisseurs représentent 57 % des flux d’IDE entrants dans la sous-région en 2024.
À cette concurrence s’ajoutent des discours souverainistes galvanisés par des réseaux sociaux hyperactifs. D’Ouagadougou à Niamey, l’opinion exige une valeur ajoutée locale tangible. Un consultant basé à Abidjan résume: «Le temps des rentes coloniales perçues est révolu, place aux industriels bâtisseurs».
TotalEnergies ajuste son empreinte
Le retrait de TotalEnergies du Burkina Faso, un an après celui du Mali, s’inscrit dans une stratégie globale de rotation de portefeuille. La major se concentre sur le gaz LNG au Mozambique et sur les puits rentables du Golfe central de Guinée.
L’accord signé avec le financier burkinabè Idrissa Nassa illustre la montée d’acteurs africains capables de lever des montants supérieurs à 200 millions d’euros. Le message implicite est clair : les cessions ne signifient pas abandon, mais relais entre partenaires souverains et industries locales.
Uranium nigérien et réalignement stratégique
À Niamey, la nationalisation des filiales d’Orano s’est accélérée après le coup d’État de 2023. La junte d’Abdourahamane Tiani assure vouloir «maîtriser la chaîne de valeur». Des techniciens russes ont été vus à Arlit, prémices d’un repositionnement géopolitique assumé par les autorités nigériennes post-putsch récemment.
Pour Paris, la perte d’Imouraren, gisement longtemps stratégique, n’affecte que partiellement l’approvisionnement énergétique. Une source au ministère de la Transition énergétique rappelle que l’Australie, le Kazakhstan et le Canada couvrent déjà 70 % des besoins en uranium hexafluoré français depuis plusieurs années.
Manganèse gabonais et industrialisation locale
À Libreville, le président Oligui Nguema veut transformer localement le manganèse extrait à Moanda. L’interdiction des exportations brutes impose à Eramet des investissements dans des fours électriques estimés à 300 millions d’euros. Le groupe assure travailler «main dans la main» avec l’État pour l’acier vert gabonais.
Les autorités gabonaises espèrent créer 10 000 emplois directs d’ici 2029. Un économiste local souligne toutefois que l’accès à une énergie stable reste la condition essentielle. «Sans centrale hydroélectrique supplémentaire, la valeur ajoutée risque de rester théorique», prévient-il dans un rapport publié récemment.
Logistique et finance : une recomposition accélérée
La vente des terminaux Bolloré à MSC en 2022 a bouleversé la carte portuaire ouest-africaine. À Lomé comme à Abidjan, les nouveaux opérateurs misent sur l’automatisation pour fluidifier le transit. Le projet de boucle ferroviaire panafricaine reste pour l’instant en suspens faute de financement clair.
Dans la banque, les cessions de BNP Paribas et Société Générale reflètent un durcissement réglementaire européen. À Brazzaville, le départ de SG n’est pas vécu comme un échec : la Banque postale du Congo se positionne pour absorber des portefeuilles PME.
Un haut cadre du ministère congolais des Finances insiste sur la «convergence» entre stratégie nationale d’inclusion et arrivée de nouveaux acteurs panafricains. «Nous voulons des établissements capables d’accompagner la filière bois et la transformation numérique», précise-t-il lors d’un entretien à Pointe-Noire récemment.
Scénarios : vers une présence française renouvelée ?
Plusieurs analystes voient dans cette vague de désengagement l’amorce d’une présence française plus sélective mais plus technologique. L’agence Business France mobilise déjà des PME spécialisées dans les réseaux électriques intelligents, les drones agricoles et la cybersécurité pour accompagner les plans nationaux de diversification structurelle africaine.
Les accords de coopération militaire, autrefois vecteurs d’influence, laissent la place à des partenariats climatiques. Paris propose ainsi aux pays du bassin du Congo un soutien à la certification carbone. Cette offre, d’abord économique, se veut aussi diplomatique dans un monde multipolaire.
Et après ? Les leviers d’un partenariat gagnant
La clé, soulignent plusieurs chambres de commerce, réside dans la co-création. Les groupes français devront accepter des co-entreprises majoritairement africaines et favoriser le transfert d’ingénierie. En retour, les États devront sécuriser les cadres fiscaux et judiciaires pour réduire les risques perçus par leurs actionnaires internationaux.
Des exemples probants existent déjà. Au Congo-Brazzaville, la zone économique spéciale de Maloukou attire des PME françaises de matériaux biosourcés, adossées à des fonds souverains locaux. Pour un dirigeant de la zone, «cette dynamique illustre un partenariat équitable et pragmatique», selon lui et durable.
À plus long terme, les spécialistes anticipent un découplage fonctionnel : les entreprises françaises se concentreront sur la très haute valeur, tandis que les capitaux africains se chargeront de la distribution. Le volume transfrontalier pourrait ainsi être multiplié par deux d’ici 2030 environ.
Pour l’heure, loin d’un départ massif, la France économique redéfinit ses priorités africaines. Cette mutation, poussée par la concurrence et les attentes citoyennes, ouvre un cycle inédit d’alliances où les capitaines d’industrie africains prennent clairement les commandes du jeu régional.
