Ce qu’il faut retenir
Anicet Georges Dologuélé, ancien Premier ministre et candidat déclaré à la présidentielle de 2025 en République centrafricaine, vient d’être privé de son certificat de nationalité. La décision judiciaire, contestée par l’intéressé, soulève une onde de choc dans le pays déjà en quête de stabilité politique.
L’annulation est intervenue quelques jours après le dépôt de sa candidature, nourrissant le soupçon d’une manœuvre pour écarter un adversaire crédible. Pour de nombreux observateurs, l’affaire dépasse le seul sort de Dologuélé : c’est la solidité des institutions et la place des binationaux qui sont désormais sur la sellette.
Un atout électoral devenu cible
Longtemps considéré comme une figure consensuelle dans un paysage fragmenté, Dologuélé avait déjà réuni un score significatif lors du scrutin de 2020. Son retour, armé d’un discours d’apaisement et de réformes économiques, semblait capable de reconfigurer le jeu politique centrafricain.
Le jour même où il dépose un dossier réputé complet, le Tribunal de grande instance de Bangui, saisi par le procureur, invalide son certificat de nationalité pour cause d’acquisition de la citoyenneté française en 1994. La rapidité de la décision alimente l’idée d’une épuration par le droit plutôt que par le vote.
Nationalité : la faille d’une loi de 1961
La législation centrafricaine, adoptée peu après l’indépendance, prévoit la perte automatique de la nationalité pour tout citoyen qui en acquiert une autre sans autorisation. Une disposition restée en vigueur malgré la multiplication des diasporas et des retours d’élites formées à l’étranger.
Plusieurs ministres et hauts fonctionnaires revendiquent aujourd’hui une double citoyenneté. L’application sélective de la loi, soulignée par l’entourage de Dologuélé, nourrit un sentiment d’injustice. « On cherche à créer le premier apatride de l’histoire du pays », ironise un conseiller proche du candidat, rappelant que son mentor a déjà siégé comme député sans que sa nationalité soit discutée.
La justice sous les projecteurs
Le jugement a été rendu sans audience publique ni débat contradictoire, pointent les avocats de la défense. Le barreau de Bangui parle d’un « procès politique aux atours administratifs », redoutant un précédent dangereux pour l’indépendance des magistrats.
Le Conseil supérieur de la magistrature assure, pour sa part, que les juges ont appliqué la loi. Pourtant, à la veille d’une élection majeure, le timing interroge. L’opinion, déjà secouée par des années de crise sécuritaire, cherche dans cette affaire un signal de fiabilité ou de dérive de l’État de droit.
Un enjeu collectif pour les binationaux
Au-delà du bras de fer institutionnel, la décision réveille la crainte de milliers de Centrafricains ayant émigré puis regagné le pays. Jeunes entrepreneurs, médecins, fonctionnaires : tous se sentent fragilisés par l’épée de Damoclès d’une déchéance éventuelle.
Pour la chercheuse en sociologie politique Angèle Ngayo, « l’exclusion d’un binational résonne comme un message de fermeture alors même que la reconstruction passe par la mobilisation des compétences de la diaspora ». La polémique installe donc un risque de fracture identitaire dans une société déjà éprouvée.
Conséquences sur la course présidentielle
Si Dologuélé est définitivement écarté, la compétition s’en trouvera remodelée. Plusieurs plateformes de l’opposition comptaient sur son profil modéré pour bâtir des alliances. Or, l’affaire oblige ces formations à revoir leurs stratégies et pourrait conforter la position du président sortant Faustin-Archange Touadéra.
En l’absence d’un leader expérimenté, le débat électoral risque de glisser vers des discours de défiance plutôt que de programme. Pour les partenaires internationaux engagés dans l’accompagnement du processus démocratique, l’épisode complique également l’observation d’une élection censée consolider la stabilité régionale.
Scénarios à court terme
Les avocats du candidat ont interjeté appel, espérant un renvoi devant la Cour de cassation. Un réexamen en urgence pourrait réhabiliter Dologuélé avant la publication finale des listes, mais le calendrier reste serré.
En parallèle, le Parlement évoque une possible révision de la loi sur la nationalité. Si la réforme aboutit, elle pourrait lever les ambiguïtés sur la double citoyenneté et désamorcer la crise. Mais une bataille législative sous pression électorale promet d’être délicate.
Et après ?
Qu’il l’emporte sur le terrain judiciaire ou qu’il reste exclu, Dologuélé a déjà révélé les failles du système. Sa persistance à « défendre le droit pour tous » lui confère, pour ses partisans, le rôle de vigie démocratique.
Pour l’État, l’enjeu consiste désormais à montrer que la compétition reste ouverte et que la justice n’est pas instrumentalisée. Le verdict final orientera durablement la perception intérieure et extérieure de la Centrafrique, à un moment où le pays aspire à tourner la page des crises répétées.
