Protectionnisme éducateur africain : enjeux clés
Ce qu’il faut retenir : partout au Nord, les barrières tarifaires réapparaissent, légitimant une protection d’intérêts nationaux longtemps dénigrée. Pour l’Afrique, l’heure est venue de transformer ce virage mondial en stratégie de rattrapage productif, sans tomber dans l’autarcie ni renoncer aux marchés extérieurs, et d’ancrer sa souveraineté économique.
Le concept de protectionnisme éducateur, forgé par l’Allemand Friedrich List, propose de bâtir un échafaudage provisoire autour d’industries naissantes, le temps qu’elles gagnent en compétitivité. L’outil devient alors un accélérateur plutôt qu’une barrière, pourvu qu’il s’accompagne de formation, d’innovation et d’accès patient au financement ainsi que d’infrastructures modernes.
Cap sur la création de valeur locale
Cap sur la création de valeur locale : agro-industrie, textile, pharmacopée, métallurgie, services numériques et transformation minière offrent des marges de progression considérables. Cibler ces chaînes, c’est réduire les importations coûteuses, sécuriser des emplois qualifiés et capter davantage de recettes fiscales au profit des politiques sociales nationales durables.
Mais la protection n’a de sens que si elle s’inscrit dans un calendrier clair. Fixer des objectifs précis de productivité, de qualité et de part de marché, puis réviser les droits de douane à mesure que les firmes atteignent ces seuils, garantit discipline industrielle et crédibilité macroéconomique internationale.
Le financement doit suivre. Banques de développement, fonds souverains, partenariats public-privé et capital patient régional peuvent absorber le risque initial. Les États, en retour, exigent transparence, reporting environnemental et transfert de technologie, créant un cercle vertueux où l’investissement public catalyse l’initiative privée plutôt qu’il ne l’évince sur place.
Zlecaf : cadre stratégique souple
La Zone de libre-échange continentale africaine n’exclut pas la protection stratégique, elle l’ordonne même dans ses clauses transitoires. Chaque pays dispose de listes sensibles, de sauvegardes et de délais pouvant aller jusqu’à quinze ans pour protéger certaines filières avant la libéralisation intégrale des tarifs sur des biens choisis.
Cette flexibilité doit cependant être coordonnée pour éviter la compétition intra-africaine. Si le Nigeria protège la tomate, le Ghana le poulet et le Kenya l’acier, des goulets d’étranglement surgissent. D’où l’importance d’harmoniser les calendriers et de bâtir des chaînes régionales plutôt que nationales dans une logique de complémentarité.
Les secrétariats de la CEMAC et de l’Union africaine travaillent déjà à des observatoires de compétitivité, chargés de mesurer coûts, normes et capacités de production. Une base de données partagée viendrait aiguiller les droits de douane progressifs et permettre des ajustements rapides, évitant tensions et litiges commerciaux futurs.
Congo-Brazzaville, un cas d’école
A Brazzaville, le gouvernement place la diversification au cœur du Plan national de développement. La transformation locale du bois, l’agro-industrie manioc-maïs et la métallurgie légère bénéficient déjà de droits spécifiques, mais assortis de programmes de certification et d’incubateurs numériques destinés aux PME pour renforcer l’écosystème productif national naissant.
« Notre priorité est d’exporter des meubles finis plutôt que des grumes », explique un responsable du ministère de l’Économie, soulignant que la valeur ajoutée reste dans le pays et crée des emplois. Les scieries modernisées affichent des gains de productivité et visent la norme FSC pour 2025.
Le volet formation s’intensifie. Un campus-métier du bois ouvre à Ouesso, cofinancé par l’État et une agence de coopération asiatique. Des programmes d’apprentissage dual associent ateliers, cours de gestion et modules de design, afin d’aligner compétences locales et exigences internationales des distributeurs haut de gamme dans les marchés.
Europe et partenaires : logique gagnant-gagnant
Loin d’y voir une fermeture, des entreprises européennes saluent la montée en gamme africaine. Un fabricant d’outillage italien juge qu’une clientèle industrielle locale solide rendra ses ventes plus prévisibles que celles de produits alimentaires de base. La compétitivité sud-sud crée aussi des relais d’exportation vers l’Asie et Moyen-Orient.
L’Union européenne, soucieuse de sécuriser des chaînes vertes, discute d’accords de reconnaissance mutuelle des normes environnementales. Si l’Afrique consolide une production plus propre, elle devient fournisseur de référence pour les matériaux bas-carbone exigés par le Pacte vert, limitant ainsi les risques géopolitiques liés à d’autres sources d’approvisionnement externes.
Pour saisir cette fenêtre, il faut améliorer la logistique. Ports automatisés, réseaux ferroviaires transfrontaliers et énergie verte compétitive figurent parmi les chantiers prioritaires mis en avant par la Banque africaine de développement. Là encore, la protection tarifaire ne suffit pas : elle doit déclencher investissements et réformes facilitatrices.
Et après ? Vers une coordination continentale
À court terme, les ministères africains du Commerce pourraient publier des feuilles de route de trois à cinq ans, détaillant cibles de production, seuils d’exportation, enveloppes budgétaires et jalons de baisse tarifaire. Cette transparence rassurerait investisseurs et partenaires, tout en rendant l’exécutif redevable devant sa population et diaspora.
À long terme, un fonds panafricain d’ajustement, alimenté par une fraction des droits de douane perçus, pourrait compenser les pays qui ouvrent plus vite que d’autres, évitant rivalités. Protéger pour apprendre, apprendre pour exporter : le credo listien trouve enfin un écho continental, porteur d’une croissance partagée inclusive.
