Un verdict lourd de symboles pour la presse étrangère
Le tribunal de Tizi Ouzou a prononcé, en juin 2025, une peine de sept années de réclusion contre le journaliste français Christophe Gleizes pour « apologie du terrorisme » et « détention de matériel de propagande attentatoire aux intérêts nationaux ». Ce jugement, inattendu dans sa sévérité, concerne un reporter essentiellement connu pour ses chroniques footballistiques publiées dans So Foot et Society. Au-delà de la dimension humaine, cette décision cristallise les tensions, anciennes mais rarement exposées avec autant de netteté, entre la politique antiterroriste de l’Algérie et l’exercice transfrontalier du journalisme.
Les autorités algériennes justifient la sanction par la nécessité de préserver l’intégrité territoriale face aux velléités séparatistes identifiées dans la région kabyle. Interrogé par la presse locale, un magistrat proche du dossier a rappelé que « l’État demeure garant de l’ordre public et ne transigera pas avec toute forme de légitimation du terrorisme ». De leur côté, plusieurs ONG, dont Reporters sans frontières, dénoncent un « signal d’intimidation » adressé tant aux médias nationaux qu’aux correspondants étrangers (RSF, 2025).
Entre Kabylie et pelouses africaines : le périmètre d’un reportage devenu procès
Arrivé en mai 2024 pour documenter l’héritage de la Jeunesse Sportive de Kabylie, club légendaire aux sept titres continentaux, Gleizes ambitionnait d’explorer l’impact du football sur la construction identitaire kabyle. Il projetait également d’enquêter sur la mort controversée de l’attaquant camerounais Albert Ebossé survenue en 2014 à Tizi Ouzou, un incident ayant marqué le championnat algérien. Or, selon l’accusation, son contact avec un protagoniste historiquement affilié au Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste par Alger en 2021, aurait outrepassé le cadre strict du reportage.
Les défenseurs du journaliste soulignent que la majorité de ces échanges remontaient à une époque antérieure à la qualification de « terroriste ». Ils insistent sur le fait que la démarche relevait d’un devoir de contextualisation : « Nous ne pouvons comprendre un club sans saisir la société qui l’entoure », plaide un confrère présent à l’audience, rappelant un principe élémentaire de journalisme immersif.
Sécurité nationale et diplomatie préventive : la posture algérienne
Depuis le Printemps arabe, Alger a renforcé son arsenal juridique visant à contenir toute contestation perçue comme centrifuge. L’inclusion rapide de la Kabylie dans le corpus antiterroriste répond, selon le ministère de la Communication, à « un contexte régional inédit où les États sahéliens font face à une recomposition des menaces asymétriques ». Dans cette perspective, la présence d’un reporter étranger, capable de relayer des narratifs locaux potentiellement dissidents, apparaît stratégiquement sensible. Un diplomate d’Afrique centrale en poste à Alger confie ainsi que « la tonalité générale de la presse internationale demeure un paramètre scruté avec vigilance, car elle influence aussi bien les investisseurs que les partenaires en matière de sécurité ».
Ce prisme sécuritaire est loin d’être isolé. De Rabat à Tunis, la rhétorique de la souveraineté numérique et de la lutte contre les contenus jugés subversifs gagne du terrain, complexifiant l’environnement opérationnel des correspondants étrangers.
Réactions internationales : pressions mesurées et solidarités journalistiques
La sentence a suscité une succession de réprobations diplomatiques. Paris a évoqué, dans un communiqué laconique, son « attachement à la liberté d’expression » tout en maintenant un ton modéré, soucieux de préserver la coopération sécuritaire et énergétique avec Alger. Du côté de l’Union européenne, la cheffe de la diplomatie a rappelé que le partenariat global UE-Algérie repose aussi sur des engagements relatifs aux conventions onusiennes en matière de droits civils et politiques.
En parallèle, les organisations de défense des journalistes ont coordonné des campagnes, invoquant le principe de proportionnalité des peines. Pour Thibaut Bruttin, directeur général de RSF, « le verdict envoie le message qu’en Algérie la politique prime sur le droit ». Les chancelleries africaines, elles, observent avec prudence : plusieurs capitales redoutent qu’un front médiatique trop virulent n’entrave les discussions sur la stabilité régionale, notamment dans le Sahel occidental.
Quel impact durable pour la couverture médiatique en Afrique du Nord ?
À court terme, l’effet dissuasif est tangible : certaines rédactions réévaluent leurs affectations, privilégiant les reportages à distance ou l’usage de correspondants anonymisés. À moyen terme, la décision de Tizi Ouzou pourrait alimenter un mouvement d’autocensure, réduisant la diversité des sources d’information sur des sujets hautement sensibles comme les revendications identitaires ou la gouvernance du secteur énergétique.
Pourtant, plusieurs analystes estiment que cette affaire pourrait également catalyser une réflexion plus large sur les garanties juridiques à offrir aux journalistes étrangers. Un spécialiste maghrébin de l’Université de Genève souligne que « la visibilité internationale du dossier force toutes les parties à clarifier leurs lignes rouges, ce qui, paradoxalement, peut aboutir à des mécanismes de négociation plus transparents ».
Dans l’attente d’un éventuel appel, Christophe Gleizes demeure incarcéré, symbole involontaire d’un débat où se croisent football, identité et sécurité. Le verdict rappelle, s’il en était besoin, que la frontière entre reportage et responsabilité pénale se déplace au rythme des priorités politiques des États – et qu’au nord comme au sud de la Méditerranée, la liberté de la presse reste une variable éminemment géopolitique.
