Ce qu’il faut retenir
Le ministère camerounais des Finances dément toute suspension de l’Union africaine et affirme avoir réglé la quasi-totalité de sa contribution 2025. Les sanctions préventives levées étaient internes et transitoires. Le Cameroun conserve ses droits de vote et de participation.
Rumeurs virales décryptées
Tout est parti d’une capture d’écran circulant sur WhatsApp montrant une lettre de l’UA du 13 octobre 2025 adressée à l’ambassade du Cameroun à Addis-Abeba. Le document, sorti de son contexte comptable, évoquait un arriéré d’environ 2,8 millions de dollars.
Sur TikTok et X, des influenceurs ont vite assimilé le rappel de dette à une exclusion. Dans un climat de défiance institutionnelle, le narratif a enflé, alimenté par des mots-dièse comme “#AfricanBan”. Aucune vérification n’a précédé la viralisation, fragilisant la perception internationale du pays.
Contexte financier régional
La contribution annuelle des États à l’UA dépend de leur poids économique et démographique. Pour 2025, le Cameroun devait verser un peu plus de 8 millions de dollars. La même année, la République du Congo a budgétisé près de 4 millions, selon le barème approuvé au Sommet de Niamey.
Dans un contexte de consolidation budgétaire post-Covid, plusieurs trésors publics d’Afrique centrale ont étalé leurs décaissements vers Addis-Abeba. L’UA applique alors un mécanisme de sanctions dites préventives : gel du droit de présenter des candidats à certains postes, mais maintien du siège et du vote en plénière.
Le point juridique/éco
Le Conseil exécutif, organe technique des ministres, distingue trois stades : rappels, sanctions préventives, puis suspension formelle décidée par les chefs d’État. Selon des juristes du siège, la lettre d’octobre relevait uniquement du second stade et n’engageait pas la Conférence, seule habilitée à acter une exclusion.
Sur le plan comptable, l’ordre de virement émis le 10 novembre par le trésor de Yaoundé couvrait 65 % de l’arriéré. Un second décaissement est engagé avant la clôture 2025, précise le ministère des Finances. La Direction des programmes de l’UA confirme la levée automatique des mesures.
Scénarios pour 2026 et après
Le principal enjeu pour 2026 sera la conformité au nouveau barème progressif voulu par la réforme Chakrabarty, qui met l’accent sur la responsabilité intérieure de financement de l’UA. Yaoundé dit travailler à un calendrier pluriannuel, tandis qu’Abuja et Kigali plaident pour des pénalités plus strictes.
Dans les couloirs de la Commission, certains estiment que l’épisode camerounais illustre la difficulté de concilier pression budgétaire et unité politique. D’autres y voient la preuve que le mécanisme préventif fonctionne, puisqu’il a suscité un paiement rapide sans perturber la rotation des sommets ni l’agenda continental.
Impact diplomatique en Afrique centrale
Par répercussion, le spectre d’une suspension avait éveillé des inquiétudes parmi les États de la CEMAC engagés dans des projets transfrontaliers comme l’autoroute Brazzaville-Yaoundé. Brazzaville a salué la clarification, vantant « l’esprit de solidarité régionale » qui, selon son ministère des Affaires étrangères, reste le socle de l’intégration.
Les partenaires techniques, Banque africaine de développement en tête, ont également mesuré l’importance de la stabilité budgétaire pour l’exécution des corridors. « Un incident de trésorerie ne doit pas freiner l’union douanière », glisse un expert basé à Libreville, rappelant que les contributions à l’UA servent aussi de baromètre aux bailleurs.
Voix d’experts
Pour l’analyste politique camerounais Haman Mana, la polémique révèle surtout « la puissance de l’économie de la rumeur au sein de sociétés connectées ». Il plaide pour des canaux officiels réactifs afin de couper court aux fausses informations et protéger la crédibilité de l’État.
De son côté, la professeure d’économie Monique Ahanda souligne que le ratio dette-PIB du Cameroun reste contenu à 46 %, offrant une marge pour honorer ses engagements extérieurs. « Le débat doit porter sur la discipline de décaissement, pas sur la solvabilité », insiste-t-elle.
Paroles d’officiels
Interrogé à Addis-Abeba, le commissaire de l’UA chargé des affaires économiques, l’Égyptien Mohamed El-Hafiz, confirme que « Yaoundé est en règle ». Il rappelle toutefois que les États doivent déclarer leurs engagements avant juin pour éviter les notifications automatiques, désormais générées par la plateforme budgétaire Oracle Cloud.
Côté camerounais, le secrétaire général du ministère des Finances, Gilbert Didier Edoa, insiste sur la modernisation de la chaîne de dépense. Un logiciel de suivi en temps réel des contributions internationales sera implémenté en 2026, avec l’appui de l’AFD, pour éviter tout retard ou malentendu.
Enjeux pour l’Union africaine
Au-delà du cas camerounais, l’UA veut faire passer la part de financement interne de 35 % à 75 % d’ici 2030. La réforme propose une taxe de solidarité sur les importations. Les pays de la CEMAC, déjà soumis au prélèvement communautaire, négocient des modalités pour éviter la double imposition.
Le prochain sommet, prévu à Lilongwe, devrait entériner un cadre plus souple pour les États en programme avec le FMI. Yaoundé comme Brazzaville espèrent ainsi éviter de nouveaux élans de désinformation, tout en maintenant la trajectoire d’autofinancement affichée comme gage de souveraineté continentale.
Et après ?
La présidence congolaise du comité de pilotage CEMAC, qui débute en janvier, prépare un tableau de bord régional des contributions multilatérales. Objectif : anticiper les retards, rassurer les bailleurs et couper l’herbe sous le pied aux fausses informations financières.
