Ce qu’il faut retenir
Dans l’est du Tchad, 860 000 réfugiés soudanais et les villages qui les accueillent endurent des températures au-delà de 45 °C. L’eau douce s’évapore, les forages saturent et la saison des pluies, attendue sous quelques semaines, risque de transformer la pénurie en crise sanitaire majeure.
Vague de chaleur sahelienne sans précédent
La station météorologique de Faya-Largeau a relevé 48 °C en avril, un record depuis 1960, signe d’un Sahel qui se réchauffe 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale. Selon l’Agence nationale de météorologie, la durée des vagues de chaleur a doublé en vingt ans.
Ces extrêmes thermiques accélèrent l’évapotranspiration des mares et lacs temporaires autour d’Adré et d’Abéché, réduisant en deux semaines certains volumes d’un tiers, témoigne Moussa Tchantchalla, hydrologue à l’université de N’Djamena, qui redoute « une zone morte pour le bétail dès juillet ».
Afflux sans précédent de réfugiés soudanais
Depuis un an, la guerre au Darfour a poussé jusqu’à 5 000 personnes par jour à traverser la frontière. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés recense désormais 860 000 arrivées, regroupées dans quinze camps saturés et des centaines de villages d’accueil improvisés.
Les nouveaux venus s’installent souvent à moins de deux kilomètres des points d’eau existants, doublant soudain la demande. « Nos pompes manuelles fonctionnent vingt heures par jour », confie Fatimé Issa, présidente du comité communautaire d’Ourang, où la file d’attente s’étire chaque aube sur plusieurs centaines de mètres.
Eau et santé: la double peine
Dans les campements de Toumtouma, un adulte dispose en moyenne de cinq litres d’eau par jour, loin du seuil humanitaire de quinze litres. Les enfants parcourent jusqu’à huit kilomètres pour puiser des sources parfois turbides, favorisant diarrhées et infections cutanées, indique Médecins sans frontières.
Des centaines de latrines d’urgence ont pourtant été creusées. Mais, sous cette chaleur, les fosses se dessèchent trop vite, dispersant des germes dans l’air. Les équipes locales craignent une flambée de choléra si les premières pluies inondent les zones d’aisance mal sécurisées.
Communautés hôtes sous tension économique
À Koufroun, l’oignon local se vendait 300 francs CFA le kilo l’an dernier; la rareté de l’eau a réduit la production et fait bondir le prix à 900 francs. Les ménages agricoles, déjà pauvres, n’achètent plus de nourriture au marché, aggravant la malnutrition latente.
Le gouvernement tchadien a suspendu temporairement les taxes sur les forages privés et mobilisé une ligne de crédit de la Banque mondiale pour financer 150 nouveaux puits solaires. « La solidarité est un devoir national », rappelle le ministre de l’Eau, Tahir Hamid Nguilin, lors d’une visite à Adré.
Leçon du bassin du Congo
Alors que le Tchad se bat contre l’aridité, le Congo-Brazzaville, couvert à 65 % de forêts, montre qu’une gestion concertée des aquifères et des mangroves limite les stress hydriques. Dans le district côtier de Kouilou, un programme de reboisement a augmenté l’humidité des sols de 12 % en dix ans.
Brazzaville propose de partager son expertise via l’Initiative africaine pour la grande muraille verte, afin d’adapter les forages sahéliens aux techniques de pompage solaire basse consommation. Une délégation congolaise doit se rendre à N’Djamena en septembre pour sceller un protocole d’assistance technique Sud-Sud.
Scénarios à l’approche des pluies
Le Service météorologique tchadien prévoit des précipitations supérieures de 15 % à la normale entre juin et août. L’acheminement d’abris imperméables et de tablettes de purification se révèle urgent pour éviter la contamination des nappes. Les pistes sablonneuses risquent toutefois de devenir impraticables aux camions humanitaires.
En cas d’inondation, une partie des réfugiés pourrait devoir être relocalisée vers le centre du pays, rallongeant les voies d’approvisionnement de 600 kilomètres. Le gouvernement élabore déjà un plan de contingence avec l’appui de la CEMAC pour mutualiser les stocks alimentaires placés à Moundou.
Diplomatie climatique régionale
Réunis à Yaoundé, les ministres de l’Environnement de la CEMAC ont placé la crise tchadienne à l’agenda prioritaire, voyant dans la raréfaction de l’eau une menace pour la stabilité régionale. Ils envisagent un fonds commun d’adaptation financé par une taxe sur les exportations de pétrole.
Le commissaire CEMAC au Climat, Jean-Bruno Yoka, assure que « l’expérience de gestion forestière du Congo et celle des oasis camerounaises peuvent bâtir une réponse panafricaine ». Un premier atelier technique est programmé à Brazzaville pour harmoniser les normes de captage et de réutilisation des eaux pluviales.
Les observateurs y voient une opportunité de « green diplomacy » susceptible d’attirer des financements carbone et de renforcer l’intégration économique.
Et après ? Urgence et stratégie
À Genève, les bailleurs n’ont couvert que 32 % de l’appel de fonds lancé par l’ONU pour le Tchad. Les diplomates africains insistent sur un financement vert qui associe digues, panneaux solaires et agriculture goutte-à-goutte, afin de rendre les camps plus résilients aux futures vagues de chaleur.
À court terme, l’enjeu est de forester les pourtours des points d’eau pour limiter l’évaporation, explique Asmaou Kira, coordinatrice d’Action contre la Faim. À moyen terme, l’intégration des réfugiés dans l’économie locale sera cruciale pour transformer cette crise en opportunité de développement régional partagé.
