Un anniversaire sous le signe des équilibres politiques
Les cérémonies du 11 août marquant le soixante-cinquième anniversaire de l’indépendance tchadienne se sont déroulées dans un climat mêlant fierté nationale et interrogations sur la trajectoire institutionnelle du pays. Les législatives de décembre 2024, dont la participation avoisinait officiellement 32 %, ont consolidé la majorité du Mouvement patriotique du salut. Dans une allocution télévisée, le président de transition Mahamat Idriss Déby Itno s’est engagé à « poursuivre la modernisation de l’État, dans le respect de la diversité » ; une promesse saluée par ses soutiens, tout en demeurant scrutée par les partenaires internationaux attentifs à la stabilité sahélienne.
Sur le plan diplomatique, N’Djaména continue d’entretenir un dialogue soutenu avec l’Union africaine, la CEMAC et l’Union européenne, privilégiant une rhétorique de continuité afin de garantir l’appui financier à la transition. Pour nombre d’observateurs, la célébration officielle a donc servi de vitrine : afficher l’unité tout en rassurant les bailleurs sur la préservation d’un cadre macroéconomique prudent.
Méritocratie annoncée, pratiques contestées
Au-delà du cérémonial, la répartition des postes de responsabilité demeure une question structurante. Les autorités assurent que « l’ère des quotas statiques est révolue » et qu’un recrutement fondé sur les compétences doit prévaloir. Dans les faits, la société civile relève une persistance de nominations perçues comme endogamiques. « La centralisation de la décision au sommet brouille la lisibilité des critères », explique une analyste du National Democratic Institute à N’Djaména, rappelant le besoin de publier systématiquement les profils des promus.
Le gouvernement objecte que l’urgence sécuritaire justifie des procédures accélérées et fait valoir la mise en place, depuis mars 2025, d’un comité interministériel chargé d’élaborer un référentiel de compétences. Celui-ci n’a toutefois pas encore communiqué publiquement de grille d’évaluation, nourrissant un sentiment d’opacité chez une jeunesse dont le chômage frôle les 30 %.
Système bancaire : vigilance sous contrainte
L’enjeu de la gouvernance trouve un écho direct dans le secteur financier. Selon la Commission bancaire d’Afrique centrale, l’encours de crédits en souffrance atteignait 31,5 % du portefeuille en 2023, presque le double de la moyenne régionale. Les autorités monétaires reconnaissent la nécessité d’assainir les bilans, tout en soulignant que la guerre au Soudan voisin a fragilisé les circuits commerciaux et, partant, la capacité de remboursement des petites entreprises.
Face aux critiques sur la concentration régionale des dirigeants de banques, le ministère des Finances rappelle que les agréments sont délivrés après avis conforme de la COBAC et qu’une feuille de route de mise en conformité est en cours d’exécution. Des experts de la Banque africaine de développement estiment qu’un renforcement des capacités locales en audit et gestion du risque pourrait réduire la dépendance aux consultants étrangers et améliorer la supervision interne.
Cohésion sociale : l’inclusion comme horizon partagé
Si la pauvreté monétaire touchait encore 44,8 % de la population en 2022, la dynamique démographique rappelle l’urgence d’un modèle plus inclusif. Les acteurs religieux, traditionnellement mobilisés autour de valeurs de solidarité, plaident désormais pour une « innovation sociale » incluant la transparence des concours publics, la digitalisation de l’état civil et l’élargissement des programmes de transferts ciblés.
Dans son discours du 11 août, le chef de l’État a d’ailleurs mis en avant le Programme national de développement 2024-2029, présenté comme un pivot pour « institutionnaliser l’équité territoriale ». L’ONU salue la démarche, tout en recommandant un suivi indépendant, apte à mesurer l’impact réel sur la réduction des disparités. L’équation consiste à conjuguer stabilité politique, réformes structurelles et participation citoyenne, afin de transformer les slogans d’inclusion en pratiques tangibles.
Vers une gouvernance de confiance
À l’heure où le Sahel reste exposé aux recompositions sécuritaires, le Tchad sait que sa crédibilité à l’international dépendra de la cohérence entre discours et actes. L’instauration d’instances de recrutement anonymisé, la publication systématique des états financiers des sociétés publiques et la judiciarisation des conflits d’intérêts constituent autant de pistes explorées par le gouvernement et soutenues par ses partenaires.
Reste que la confiance, ingrédient essentiel de la cohésion nationale, ne se décrète pas ; elle se construit. Le double impératif de stabilité régionale et d’inclusion interne place les autorités devant une opportunité historique : transformer un héritage de centralisation en modèle de gouvernance ouvert. Le temps dira si cette promesse, réitérée lors des festivités du 65e anniversaire, deviendra un marqueur durable de la république tchadienne.
