Ce qu’il faut retenir
L’avancée du mouvement rebelle M23 vers la ville d’Uvira dans l’est de la République démocratique du Congo ravive les inquiétudes sécuritaires régionales, trois jours seulement après la signature d’un accord de principe entre Kigali et Kinshasa à Washington pour relancer la feuille de route de Luanda.
Le même jour, la Cour pénale internationale a condamné l’ancien chef janjawid Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman à vingt ans de prison pour les crimes commis au Darfour, tandis que la Tanzanie mobilisait forces de l’ordre et armée afin d’endiguer des manifestations prévues pour la fête de l’Indépendance.
Contextes régionaux
L’est congolais concentre depuis deux décennies un enchevêtrement de groupes armés, d’intérêts miniers et d’influences transfrontalières où chaque poussée rebelle se propage rapidement vers l’axe Bukavu-Uvira, corridor essentiel pour le commerce sur le lac Tanganyika reliant le Burundi, la Zambie et, plus loin, l’océan Indien.
Les autorités de la République du Congo, hôte géographique du bassin du Congo et membre clé de la CEEAC, suivent de près ces frictions, craignant un débordement vers le fleuve et un afflux de déplacés qui fragiliserait davantage la stabilité économique régionale déjà éprouvée par la pandémie.
La manoeuvre diplomatique de Washington
L’annonce du mini-accord obtenu sous l’égide du secrétaire d’État américain a été saluée comme une « fenêtre d’opportunité » par le ministre congolais des Affaires étrangères, mais les observateurs soulignent l’absence, à ce stade, de mécanisme robuste de vérification et surtout d’engagement formel du M23 à cesser l’offensive.
Brazzaville, qui accueillait l’an dernier un sommet sur les mécanismes d’alerte précoce régionaux, insiste sur le principe de solutions africaines aux crises africaines ; la diplomatie congolaise rappelle que toute médiation doit intégrer les pays du Pacte pour la paix, la sécurité et la coopération d’Addis-Abeba.
Impacts sécuritaires autour d’Uvira
Sur le terrain, les forces armées de la RDC ont redéployé artillerie et bataillons mécanisés vers les hauteurs de Minova, tandis que la Mission de l’ONU signale déjà plus de vingt-cinq mille civils fuyant vers la plaine de la Ruzizi, proche de la frontière burundaise où les ONG sont débordées.
À Uvira même, commerçants et autorités locales parlent d’un calme trompeur : les routes menant au port d’Kalundu restent ouvertes, mais les convois quittent la ville avant l’aube pour éviter embuscades et taxes illégales ; l’économie transfrontalière perdrait déjà un tiers de ses transactions quotidiennes.
Réactions à Brazzaville et à l’Union africaine
Le président Denis Sassou Nguesso a réitéré, lors d’une rencontre informelle avec des partenaires multilatéraux, son attachement à la neutralité active et a proposé d’intensifier les échanges de renseignement avec Kigali et Kinshasa afin d’anticiper d’éventuelles perturbations sur les corridors fluviaux qui approvisionnent Pointe-Noire.
De son côté, la Commission de l’Union africaine s’appuie sur le Groupe de contact pour l’est de la RDC, présidé par l’Angola, pour élaborer, selon nos sources, une cartographie commune des mouvements rebelles ; l’outil devrait être présenté au prochain sommet d’Addis, avec un budget dédié à la surveillance aérienne.
Décision historique de la CPI
La condamnation d’Ali Abd-Al-Rahman, surnommé ‘Ali Kushayb’, marque la première décision définitive concernant les massacres du Darfour depuis 2003 ; pour la procureure Karim Khan, le jugement « envoie un signal clair aux commanditaires encore libres ». Les associations soudanaises réclament maintenant l’arrestation de l’ancien président Omar el-Béchir.
Brazzaville, membre fondateur de la Cour, voit dans cette évolution un rappel de l’impératif de lutte contre l’impunité au sein de l’Union africaine, mais souligne aussi la nécessité de soutenir les mécanismes nationaux de justice transitionnelle afin d’éviter une dépendance exclusive vis-à-vis des institutions internationales perçues comme lointaines.
Tanzanie et gestion des tensions
Au sud-est du lac Tanganyika, Dar es-Salaam a ordonné le déploiement conjoint police-armée avant les célébrations du 9 décembre, anticipant des manifestations dénonçant les résultats des élections municipales d’octobre ; Human Rights Watch évoque plusieurs arrestations préventives, tandis que le gouvernement tanzanien assure agir pour préserver l’ordre public.
Les opérateurs logistiques brazzavillois, très dépendants des importations de produits agricoles tanzaniens via le corridor central, observent avec prudence l’évolution des événements, redoutant une flambée du fret terrestre qui pourrait se répercuter sur les marchés de Pointe-Noire et de Douala déjà soumis aux hausses mondiales des engrais.
Et après ?
Les chancelleries de la sous-région parient sur une séquence diplomatique accélérée : réunion d’experts à Nairobi dans dix jours, suivi d’un mini-sommet des chefs d’État à Luanda avant fin janvier. Objectif affiché : obtenir un cantonnement vérifiable du M23 et instruire un fonds humanitaire transfrontalier piloté par la CEEAC.
Pour les milieux d’affaires congolais, la priorité reste d’assurer la continuité logistique : Port-autonome, Chemin de fer Congo-Océan et fibre optique du corridor Atlantique-Kivu. « Stabiliser l’est, c’est protéger nos couloirs commerciaux », résume un conseiller économique à la présidence. Les prochaines semaines diront si la diplomatie tiendra le rythme.
