Ce qu’il faut retenir
La démobilisation annoncée des combattants russes et ukrainiens ouvre un nouveau front symbolique : l’exportation possible de dizaines de milliers de vétérans vers des zones de crise africaines. Les dirigeants du continent organisent déjà leurs parades diplomatiques et sécuritaires pour encadrer cet afflux expérimenté.
Pour le Congo-Brazzaville, situé au cœur de la CEMAC, cette dynamique représente autant une opportunité de coopération militaire qu’un défi de souveraineté. Brazzaville mise sur la prévention, le renseignement partagé et le dialogue constant avec Moscou, Kiev et ses partenaires régionaux.
Contexte post-conflit russo-ukrainien
À Moscou comme à Kiev, experts et parlementaires préparent déjà le retour d’une armée mobilisée depuis plus de deux ans. Les infrastructures abîmées et les budgets contraints compliquent la réintégration sociale d’hommes jeunes, formés à l’usage intensif des armes modernes.
Un conseiller du Conseil de sécurité russe reconnaît qu’« il faudra offrir des perspectives pour éviter la frustration » (interview télévisée). De son côté, un député ukrainien estime que « l’expertise drone de nos soldats pourrait trouver preneur sur des théâtres extérieurs ».
Pourquoi l’Afrique attire les vétérans
Depuis le retrait partiel de forces occidentales au Sahel, plusieurs capitales africaines se tournent vers de nouveaux partenaires capacitaires. Les contrats sécuritaires proposent des soldes élevées et des exemptions fiscales, atouts majeurs pour d’anciens combattants cherchant des revenus rapides et une légitimité professionnelle.
Le dispositif Africa Corps, récemment officialisé par le ministère russe de la Défense, fait figure de catalyseur. Il reprend les réseaux logistiques et miniers autrefois animés par Wagner, tout en affichant une bannière étatique qui rassure certains États africains soucieux de contractualiser leurs partenariats.
Côté ukrainien, l’idée de sociétés militaires privées gagne du terrain. Kiev explore la piste de licences contrôlées pour encadrer ses vétérans, à l’instar de l’approche britannique. Des agents de recrutement ont déjà sondé des gouvernements d’Afrique australe pour des missions de formation antiterroriste.
Brazzaville, entre vigilance et diplomatie
Le Congo-Brazzaville, dont l’armée se concentre sur la sécurisation du corridor Pointe-Noire–Brazzaville, suit avec attention l’émergence de ces acteurs privés. Les autorités rappellent régulièrement que toute coopération armée doit transiter par des accords gouvernementaux validés par le Parlement.
Un officier supérieur congolais confie que « la tentation d’employer des vétérans aguerris est réelle, mais nous privilégions un encadrement bilatéral strict ». Selon une source proche du ministère de la Défense, Brazzaville discute de formations techniques, notamment en déminage et cybersécurité.
Du côté civil, le Centre d’analyse et de prospective de l’Université Marien-Ngouabi alerte sur les risques de concurrence entre forces publiques et contractants étrangers. Les chercheurs recommandent d’étendre les programmes de réinsertion des ex-combattants congolais pour préserver la cohésion sociale.
Réponses régionales et partenaires
La CEMAC discute d’un mécanisme de certification des sociétés militaires privées afin de mutualiser le contrôle des flux d’armes et de formateurs. Le Cameroun et le Gabon appuient l’idée d’un registre unique, inspiré du mécanisme ouest-africain de contrôle des mercenaires.
Paris et Washington observent attentivement ces négociations. Un diplomate français note que « la régionalisation du contrôle peut limiter les zones grises », tandis qu’un officiel américain souligne la nécessité de soutenir les capacités judiciaires locales pour poursuivre d’éventuelles exactions commises par des contractants étrangers.
Scénarios de sécurité pour 2025
Les analystes de l’Institut ISS Africa envisagent trois trajectoires. Dans le scénario optimiste, l’intégration des vétérans est maîtrisée, les États contractent des services spécialisés encadrés par l’Union africaine. Dans le scénario pessimiste, des groupes incontrôlés exacerbent la conflictualité autour des sites extractifs stratégiques.
Un scénario médian table sur une coexistence pragmatique, avec des régulations nationales inégales. Le Congo-Brazzaville mise alors sur son Conseil national de sécurité pour filtrer les partenariats et privilégier les transferts de compétences répondant aux objectifs de développement du Plan national 2022-2026.
Et après pour les économies africaines
La conversion d’anciens militaires en entrepreneurs de sécurité pourrait générer des recettes fiscales et des emplois structurés, à condition de règles de transparence. Les banques régionales étudient la création de lignes de crédit spécifiques à la formation sécuritaire et au matériel non létal.
Les ONG de gouvernance insistent toutefois sur l’obligation de publier les clauses des contrats et d’inclure des volets de transfert de technologie. Elles craignent qu’un contrôle insuffisant n’alimente des circuits illicites d’armes légères déjà présents sur les rives du fleuve Congo.
À Brazzaville, le ministère des Finances prépare une grille fiscale incitative pour les sociétés étrangères qui s’installeraient légalement et formeraient des cadres congolais. L’objectif officiel reste de transformer un risque géopolitique en levier d’emplois qualifiés et de diversification économique.
Comme le rappelle un économiste de la Banque africaine de développement, « la sécurité est un prérequis à l’investissement productif ; si elle est externalisée, elle doit l’être sous contrôle public strict ». Un principe que Brazzaville entend inscrire dans ses futures négociations internationales.
Reste l’enjeu de la perception citoyenne. Les opinions publiques africaines tolèrent difficilement les forces étrangères depuis les protestations anti-ONU au Kivu jusqu’aux manifestations à Bamako. La transparence et l’inclusion des sociétés civiles seront donc décisives pour la légitimité de tout futur partenariat sécuritaire.
